‹ Lecture à haute voix [microforme]Chapitre 93 sur 190 · AS SOS LE VS ENT E · texte numérisé non relu

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francaise est une de celles qui ont le mieux servi le mouvement littéraire au milieu de nous.

Crémazie a été l’un des fondateurs de l’Institut canadien de Québec, et l’un de ses membres les plus actifs tant qu'il a vécu au Canada.

Tout au fond de sa librairie s’ouvrait un petit bureau, à peine éclairé par une fenêtre percée du côté de la cour, et où l’on se heurtait contre un admirable fouillis de bouquins de tout âge, de tout format et de toute reliure. C'était le cénacle où il donnait ses audiences intimes. On s’asseyait sur une caisse ou sur une chaise boiteuse, et on laissait la causerie chevaucher à tous les hasards de l’imprévu. C’est alors, dans ces cercles restreints, que Crémazie s'abandonnait tout entier et qu’il livrait les trésors de son étonnante érudition. Les littératures allemande, espagnole, anglaise, italienne, lui étaient aussi familières que la littérature francaise ; il citaitavec une égale facilité Sophocle ' et le Ramayana, Juvénal et les poètes arabes ou scandinaves. Il avait étudié jusqu’au sanscrit.

"+ Disciple du savant abbé Holmes, qui a laissé un nom impérissable au séminaire de Québec, et qui en avait fait son ami plus que son élève, Octave Crémazie avait appris de lui à ne vivre que pour la pensée. Il avait fait de l'étude l'unique passion de sa vie, et elle lui suffisait, Elle fut sa compagne sous la bonne comme sous la mauvaise

1, Sophocle, grand poète tragique grec (496-405 av. J.-C.)—Ramayana, grand poème sanscrit attribué à Valmiki.—Juvénal, célèbre satirique latin, vivait à la fin du 1er siècle,

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étoile. Quand tout le reste l’eut abandonné, elle s’assit à son chevet pour animer sa solitude, endormir ses douleurs, calmer ses insomnies et adoucir les amertumes de lexil.

Abstème comme un anachorète, négligé dans sa tenue, méditatif autant qu’un fakir, il ne vivait que pour l'idéal; le monde ne lui était rien, l'étude lui étaittout, Le travail de la composition et de la lecture absorbait une grande partie de ses nuits: 1l composait ses vers la nuit, couché dans son lit. Le silence, la solitude, l'obscurité, évoquaient chez lui l'inspiration: la nuit était sa muse, Souvent il ne prenait pas même la peine de confier ses poésies au papier; il ne les écrivait qu’au moment de les livrer à l'impression, Elles étaient gravées dans sa mémoire mieux que sur des tablettes de marbre.

Obligé par nécessité de s'occuper d’affaires pour lesquelles il n'avait ni goût ni aptitude, il les expédiait d’une main distraite, s’en débarrassait avec une incurie et une imprévoyance qui finirent par creuser un abîme sous ses pieds, Il onbliait d’escompter un billet à la banque

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pour courir après une rime qui lui échappait, Quand il se réveilla de ce long rêve, il était trop tard.

Au physique, rien n’était moins poétique que Crémazie ; courtaud, large des épaules, la tête forte et chauve, la face ronde et animée, un collier de barbe qui lui courait d’une oreille à l'autre, des yeux petits, enfoncés et myopes, portant lunettes sur un nez court et droit, il faisait l'effet, au premier abord, d’un de ces bons bourgeois positifs et rangés dont il se moquait à cœur joie: “ Braves gens, disait-il,

Qui naissent marguilliers et meurent échevins,”’

et qui ont “toutes les vertus d’une épitaphe.” Son sourire, le plus fin du monde, et les charmes de sa conversation faisaient perdre de vue la vulgarité de sa personne.

A part certains hommes d’affaires, nul ne soupconnait le volcan sur lequel il marchait et qui allait éclater sous ses pas. Quelques mots amers qui lui échappaient ou qu'il plaçait en vigie dans la conversation, quelques sarcasmes inexplicables, qui paraissaient en singulière contradiction avec sa vie calme en apparence et insouciante, étaient les seuls indices des orages intérieurs qu’il subissait, On n’y faisait pas attention : la suite en fit comprendre le sens.

La stupeur fut universelle lorsque, un matin, on apprit que Octave Crémazie avait pris le chemin de l'exil : le barde canadien s'était tu pour toujours. Où était-il allé ? S’étaitil réfugié aux États-Unis? Avait-il traversé l'Océan pour aller vive en France? Pendant plus de dix ans, ce fut un mystère pour le public; quelques intimes seulement

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étaient au fait de ses agissements et connaissaient le lieu de sa retraite, !

7 * * * Octave Crémazie est allé mourir au Havre (16 janvier 1879), en face de cet Océan qu’il ne pouvait plus franchir.

Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort,

ila bu jusqu’à la lie la coupe amère de l’exil; et il a emporté avec lui la cruelle pensée que sa patrie ne lui donnerait pas même l’aumône d’un tombeau: cette patrie qu'il avait tant aimée et qu’il avait chantée en si beaux vers.

Il nous faut quelque chose, en cette triste vie,

Qui, nous parlant de Dieu, d’art et de poésie,

Nous élève au-dessus de la réalité,

Quelques sons plus touchants,dont la douce harmonie, Écho pur et lointain de la lyre infinie,

Transporte notre esprit dans l'idéalité.

Or, ces sons plus touchants et cet écho sublime Qui sait de notre cœur ie sanctuaire intime,

C’est le ciel du pays, le village natal ;

Le fleuve au bord duquel notre heureuse jeunesse Coula dans les transports d’une pure allégresse ; Le sentier verdoyant où, chasseur matinal,

1. Ce fut en novembre 1862 qu’eut lieu le désastre commercial qui occa-

sionna l'effondrement de la librairie de Crémazie, et son départ précipité … du Canada. De New-York il s'était rendu droit à Paris, où il avait pris . un petit logement dans l'Ile, près l’église Notre-Dame. Lesemplois passagers que M. Gustave Bossange lui procura, quelques agences particulières et les secours de ses frères lui donnèrent du pain,

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