LE BONHEUR
La conception du bonheur complet, tel que nous le rêvons dans nos heures de folies, comprend deux choses : l'exemption absolue de toute peine, de tout mal, et la jouissance absolue de tout plaisir, de tout bien.
Mais la vie humaine n’est pas ainsi faite. Elle est comme un mélange, en parties inégales, de plaisirs et de peines, de maux et de biens. Pour nous, la vie heureuse est celle où les biens l’emportent, Si, au contraire, les maux l’emportent, nous la disons misérable, Mais aucune vie n’est exempte de toute peine, de même qu'aucune vie n’est déshéritée de tout bien. Le plus heureux d’entre vous a des moments où son cœur se serre et se brise, et le plus pauvre d’entre ces pauvres que nous rencontrons parfois, mourant de faim, a des heures délicieuses où :il oublie sa misère et où son cœur s’épanouit dans la joie.
En somme, il faut prendre la vie pour ce qu’elle est, un fond triste, semé, cà et là, de quelques plaisirs qui l’égaient un peu et qui permettent à l’homme de se remonter pour souffrir.
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Il est évident, dès lors, que le secret du bonheur consisterait, si la chose était possible, à diminuer nos peines et à enrichir nos joies. Et si cela ne se peut, à enlever du moins quelque amertume à nos douleurs et à ajouter quelque douceur à nos joies.
Y a-t-il moyen d’y arriver ? nous allons le voir.
Je remarque d’abord qu’il y a un nombre considérable de maux auxquels nous n’avons aucune part active, et que nous devons, bon gré mal gré, recevoir quand la fortune nous les jette à la figure : la maladie, la mort et tant d’autres.
Puis-je éviter la maladie ? puis-je éviter la mort? puisje éviter la maladie et la mort de ceux que j'aime ?
Puis-je éviter qu’on me mésestime, qu’il y ait, de par le monde, certaines gens qui trouvent un plaisir charmant à déchiqueter mon honneur ? Non pas. Il en est ainsi de beaucoup de maux inévitables, que faire devant ces mauxlà ?.… Souffrir simplement et pleurer même; oui, pleurer, car les pleurs soulagent.
Mais prenons garde !
Que de fois il nous arrive d'ajouter à ces maux réels des circonstances imaginaires, que nous forgeons à plaisir pour aiguiser encore notre douleur!
Une de ces circonstances imaginaires qu’il nous plaît d'ajouter à nos afflictions, c’est de croire que nous serons inconsolables. Nous souffrons ainsi, non seulement pour la douleur présente, mais encore pour cette douleur que nous voyons se perpétuer d'année en année, toujours dévorante.
Ce sentiment de l’irréparable, qui est comme le couronnement de la douleur dans l’homme, est généralement un
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