‹ Lecture pour tous [microforme]Chapitre 21 sur 38 · DRE EN · texte numérisé non relu

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pale destinée d’amasser fortune, en un mot, qu'ils n’ont point encore perdu au contact des choses pratiques leurs généreuses illusions. Ilest aussi très-vrai que les parents, surtout s'ils sont de la campagne, ont presque tous caressé le rève d'avoir un homme de profession dans leur descendance, et qu'ils conseillent souvent à leur fils de se faire avocat ou médecin, loin de l'en détourner comme d'un précipice. Ils croient s'élever ainsi eux-mêmes dans l'échelle sociale, désir assez naturel.

Tout cela est vrai, j'en conviens une fois de plus ; mais je réponds, premièrement, que le bonheur d'être instruit vaut bien la peine de quelques illusions détruites, et secondement, que lorsque le collége remet l'écolier à sa famille, il appartient à celleci de ne pas le laisser dupe des illusions naturelles au jeune àäge ; et si, au lieu de les combattre, comme c'est son droit et son devoir, elle y cède ou les favorise, c'est elle, non le collége, qui est responsable de ce que son enfant s'en va grossir les rangs d'une profession déjà trop encombrée.

Ce qui manque an jeune homme lorsqu'il quitte les bancs, évidemment ce n’est pas la

capacité d'apprendre très-vite les choses pratiques, c'est le goût pour les étudier.

Le devoir des parents, qui ont alors sur lui un contrôle exclusif, est de lui dire : Mon enfant, obéis à la raison plutôt qu'à tes goûts du moment; entre dans le commerce, ou cultive la terre, sinon nous teretranchons les vivres.—Cet argumerit est péremptoire pour tout le monde, excepté, dit-on, pour ceux dont les muses se sont emparées dès le berceau ; mais nous ne sommes pas tous nés poëtes.

Les colléges nous procurent une bonne chose, l'instruction ; mais, par la faute de nos parents, nous ne l’utilisons pas dans la carrière où elle nous serait le plus profitable : faites donc alors la lecon aux parents, et ne parlez des colléges que pour les remercier de nous avoir tant donné.

Je me trompe : car si les professions sont encombrées, la faute n'en est-elle pas moins aux parents qu'aux professions ellesmêmes ? [1 suffit de jeter un coup d'œil autour de soi pour comprendre que l'accès des professions libérales a été trop facile, puisqu'un tres-grand nombre de leurs membres, non-seulement ignorent le grec

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et le latin, mais ne savent ni l'anglais ni le français. On laisse les portes ouvertes pour tout le monde, et l'on cherche le coupable qui à fait entrer cette foule ! C'est par trop naïf. On accorde un brevet à des petits garcons qui ontfait à peine la moitié d'un cours classique, et l’on dit que les colléges les ont formés pour les professions ! C’est vraiment trop naïf encore. Les colléges ne les ont pas formés ; ils ne faisaient que commencer cette œuvre qui vraisemblablement devait être difficile, et ils n'ont avec eux rien de commun, puisqu'ils n’ont pu accomplir leur tâche. L'écolier qui n'a pas fait tout son cours n'est pas un produit

du collége : c'est tout ce qu'on voudra, à part cela.

[. Et maintenant, avant d'accuser l'en seignement classique d’être Ia cause de la pauvreté de tant de jeunes gens, il semble qu'il serait juste d'examiner si les circonstances au milieu desquelles ils sont placés, et les difficullés contre lesquelles ils ont à lutter, ne suffisent point pour paralvser leurs travaux et leur essor. Il y à dans toutes les professions trop de patrons pour le nombre de clients: c'est Là la cause

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évidente, visible du malaise ; mais la position même des étudiants dans ce pays, à leurs débuts, est aussi une cause de leurs faiblesses et trop souvent de leurs échecs,

Il est remarquable que la majorité de nos hommes de profession n'ont pas fait un cours d'études complet, et cependant ils expriment le regret qu'on ne les ait pus rompus aux affaires, au lieu de leur mon.

trer le grecetle latin !—Pardon, messieurs.

vous ne savez ni le grec ni le latin ; si vous aviez appris l'une et l'autre langue, surtout si vous aviez terminé votre cours par denx années d'études philosophiques, c'est-à-dire si vous aviez permis au collége de vous former réellement, vous seriez aujourd'hui de tout autres hommes et vous n'auriez pas à vous plaindre d'avoir été instruits comme il faut. Vous avez été quatre ans au collége, et vous végétez dans votre profession : cela prouve-t-il que vous avez eu tort d'aller au collége ? Non, cela prouve que vous auriez dù y aller huit ans.

J'insiste pour qu'on naccuse pas les études classiques de la misère de ceux qui n'ont fait Guru ne moitié de leur cours classique, car s'ils ne réussissent pas, ce n'est

point parce qu'ils ont été à l'école, mais parce qu'ils n'y sont pas allés assez longtemps. Le peu qu'ils ont appris suffit pour leur donner le désir de sortir de leur condition, mais est insuffisant pour les maintenir dans une autre plus élevée. Aussi les colléges demandent-ils huit années pour faire l'éducation d'un enfant, sans dissiiuler à personne qu'un cours tronqué n'est rien ou presque rien. Le malheur n'est pas que tant de jeunes gens fréquentent les séminaires, mais qu'un si petit nombre finissent leurs cours.

Il y a plus. Presque tous nos étudiants sont fils de cultivateurs: c'est dire qu'ils ont été élevés dans les principes de la plus parfaite honnèteté, mais que leur éducation est tres-incomplète au point de vue du monde, j'entends des relations sociales. Ils | m'ont pas l'habitude du commerce de la société ; ils manquent de manières, comme on dit aujourd'hui, d'urbanité, comme on disait autrefois ; ils sont rough, dit l'anglais. | J'ignore si quelqu'un se formalisera de ces ‘1 paroles, mais je sais que je constate un fait admis par plusieurs qui, sans eravoir souffert dans l'estime publique, reconnaissent

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que leur rudesse primitive leur a fait perdre bien des ‘* chances.” Pour avoir des clients à la ville, il ne suffit pas de s'annoncer dans un journal; il faut encore se créer de bonnes relations, et l’on ne peut y parvenir sans cette habitude du monde, dont le jeune homme le plus spirituel ne saurait se passer. I yatelet tel avocat, tel et tel médecin, remarquables par leurs talents, que nous voyons végéter toutefois, et à qui il ne manque qu'un peu de manières pour se répandge dans les familles riches et s'attirer par là de nombreux clients. La rusticité n’est pas un vice, non plus que la pauvreté : elle recouvre parfois plus de vertu que la civilité élégante; mais elle n’en est pas moins un grand obstacle à l'avancement de notre jeunesse.

La pauvreté est un autre obstacle terrible. Chose singulière ! les quelques jeunes gens riches qui prennent une profession ne l'exercent pas; ils sont précisément dans les conditions qu'il faut pour devenir des hommes remarquables en se consacrant à l'étude, et ils aiment mieux battre le pavé tout le jour, garder des chevaux, ou faire la chasse. Ceux qui veulent se mettre dans

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l'exception ont toutes les peines à se faire prendre au sérieux, tant le public est habitué à la règle générale.

La presque totalité des étudiants est pauvre, et 11 première préoccupation de chacun est de gagner de l'argent pour 1 vivre. Rien de plus pénible que de voir 4 aux prises avec les réalités de la vie des talents délicats, vifs, hardis, qui demanderaient le grand air, un ciel sans orages pour se développer et donner la pleine mesure de leur aptitude. Hloieo de le dire cependant, presque tous montrent un vil courage.

Les étudiants en droit, pour ne point parler des autres, sont tristement partagés.

L'héritage qui leur était destiné a été employé à payer leurs cours d'études, et, ne recevant presque plus rien de leur famille, ils sont obligés d'écrire comme des mercenaires aux Enquêtes, afin de gagner quinze piastres tous les mois pour payer leur pension. Avocats, ils sont parfois réduits à 1 regretter cette source de revenus, car les { clients sont rares et le Pactole coule toujours loin d'eux.

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On reproche à ces jeunes gens de n'être pas assez pratiques : le fait est qu'ils le deviennent trop. En attendant la clientele, ils font des affaires, ils vivent d'expédients, Voici un jeune avocat qui, depuis deux ans qu'il exerce, n’a eu que deux ou trois eauses a la Cour Supérieure; ce qu'il gagne à la Cour de Circuit ne suffit certainement pas pour le défrayer, ét il n'a pas un sou vail lant: voulez-vous dire comment il à pu subsister, sice n'est au moven de mille et une petites transactions plus où moins étrangères à sa profession ? Il est devenu homme d'affaires, ce qui l'aurait fait raver des cadres du barreau francais, si jamais il avait pu s’y faire admettre. On s'étonne de le voir si souvent dans les rues, marchant tout pensif ou tout agité: n'en doutez pas, il court après la fortune qui ne vient pas à son bureau. Vivre, voilà la grande inquiétude ; de l'argent, voilà la grande chose à acquérir.

Dites-moi ce qu'il reste de temps pour étudier à l’homme ainsi préoccupé; dites s’il est étonnant qu'il se décourage parfois ou que son intelligence s'engourdisse au milieu de tant de tracasseries et de luttes

misèrables contre Le sort: dites s'il est besoin d'aller chercher dans le cours classique, dans l'étude du grec et du latin, le secret de ces existences flétrics !

Je connais un homme qui, il y a seize ans, apres un brillant cour classique, s'étant décidé à étudier le droit, arriva un bon jour dans notre ville avec deux écus dans sou gousset pour toute fortune, [eut d'abord la chance d'être admis comme clerc dans un bureau tres-fréque:té, et Ta chance encore plus belle à ses veux d'v recevoir un salaire annuel de quinze louis.

à La condition de travailler pour ses patrons depuis huit heures du matin jusqu'à six heures du soir. Mais, à Montréal, avec quinze louis par année on ne vivait pas.

mème à cette époque. Le courageux étudiant devait donc songer à gagner sa vie après ses longues journées d'un travail ardu et trop ingrat. Pour cela il se mit à donner des lecons de francais et de latin daus quelq es familles. Afin de se trouver à point chez ses élèves, il dinait quelquefois à neuf heures du soir. Qu'importe ! il était libre ensuite et pouvait ouvrir ses auteurs de droit, auxquels il consacrait

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ordinairement de deux à trois heures chaque nuit, Au bout d'une cléricature régulivre, il fut admis à la profession, ayant subi, au dire des journaux, ‘un examen qui lui faisait honneur,” et comme ses patrons l'estimaient beaucoup, ils le prirent en société, moyennant une somme de cent louis par an à prendre sur les produits de la clientèle. Le jeune homme était au comble du bonheur ; maisil dut faire la plus grosse besogne du bureau avec les mêmes appointements durant cinq aus ! C'estaujourd'hui un des premiers avocats de notre ville.

Cependant, si j'avais à dire qu'il n'a pu être un homme remarquable et n'a fait que végéter, seriez-vous étonnés ? Non, car bien d’autres, moins vigoureusement trempés, auraient succombé sous le poids de ces difficultés de la vie réelle.

La plupart de nos jeunes compatriotes rencontrant ces mèmes difficultés sur leur route, pourquoi s'étonner que si peu d’entre eux parviennent au but sans fatigue, surtout lorsqu'on sait que l’époque actuelle, à cause de l'encombrement des professions, est moins favorable que les temps d'autrefois ?

IL 11 me paraît donc évident que le col-

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lége n'est responsable ni de l'encombrement des professions ni des nombreux échecs de notre jeunesse, Au fait, s'il en était autrement, ne serait-ce pas bien singulier ? On décrit un état de choses déplorable, et l’on s'écrie: Voilà ce que produit l'éducation classique ! Mais si l'on avait raison, ne faudrait-il pas dire que le peuple canadien est la plus étrange nation qui soit sous le soleil? Quoi! s'instruire fait du mal! Etudier huit ans pour se préparer à la vie est une mauvaise tactique! Mon Dieu! où allons-nous? Les autres peuples sont parvenus à la gloire et à la fortune en s’instruisant ; nous entendons répéter partout que ce siècle ost un siècle de lumières, que le présent et l'avenir appartiennent à la science popularisée, et nous, chétifs Canadiens, nous ne devons pas toucher à cet arbre de la science, sous peine de mort! la science pour nous est le fruit défendu !

Non, il n'en saurait être ainsi; nous ne sommes pas irrémédiablement condamnés à l'ignorance et à la médiocrité, et nos maux ne sont pas imputables à l'instruction qui nous est fournie. (

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