TE
NERF AEME 68
era tai
6 vant son Créateur ‘et son Juge. Je ne
“ crains pas ce moment redoutable. Je
‘ suis muni de toutes les éonsolations de la
« religion, et Dieu, en se donnant à moi-
‘ même ce matin, me laisse espérer avec
€ confiance qu’il me recevra dans son sein
66 aussitôt après mon dernier soupir. Je
66 suis dégagé de toute affection terrestre, et
“ le seul regret que j’ai en mourant, c’est
‘ de te läisser, chère araie, ainsi que cinq
pauvres malheureux orphelins, dont un
6 est encore à naître. Je te prie de croire
“ que sans vous, rien ne pourräit me faire
& désirer la vie et que je recevrais ma grâce
avec plus de répugnance que de satis-
1 à faction.” :1l perd ensuite sa sérénité en
pensant à l’état et aux chagrins de sa fem-
me ; il lui renouvelle ses protestations d’a-
* mour, il lui donne des conseils et se livre
+ aux mouvements d’une déchirante tristesse.
Ce qui l’afflige par-dessus tout, c’est de
ne pouvoir embrasser, avant de mourir, son
épouse à laquelle les médecins défendent
de sortir.“ Qu’il est dur, lui écrit-il, de
€ mourir sans te donner le baiser d’adieu !
"4 Onme dit que tu es trop faible pour sup-
- porter une entrevue ; moi, je te croirais
+ té assez forte ou du moins assez raie onnable
«# pour me venir voir sans faire des extra-
r# vagances; Ceux qui te défendent de venir
‘4 me voir n’ont jamais été dans notre si-
tuation. Ils ne pensent pas qu’ils me pri-
‘vent de la seule et dernière consolation
. “ que je pourrais espérer dans ce monde, et
- que, par rapport à toi, ils s’exposent à de
- 46 justes reproches pour t’avoir privé de re-
‘Kæevoir les adieux d’un époux mourant.
# Pardonne, chère amie, nous sommes nés
-# pour souffrir, c’est un sacrifice de plus à
‘6 offrir à Dieu et qui servira à nous obtenir
- plus de mérites auprès de lui. Du müins
6 g’ilsm’amenaient Marguerite et Charlotte
+ # afin qu’elles puissent toutes deux recevoir
“les baisers de leur père pour te les ren-
: dre. Oh! Dieu, ayez pitié de moi, de ma
‘6 femme et de mes enfants, je vous les re-
* 4 commande ; veillez sur eux, servez-leur
4 d’époux et de père et ne tardez pas à les
4 réunir tous avec moi dans votre saint pa- 4 radis.”
Puis il exhorte sa femme à chercher des consolations dans la religion seule et la conjure, si elle devient riche, de ne pas oublier ses pauvres frères et sœurs. Îl était dans la nature de cet homme de ne pen-
% ser, travailler,et mourir que pour les autres. Maigré tout, Cardinal avait espéré voir
sa femme dans la journée du 20 décembre ;
à 7 ou 8 heures du soir, ne la voyant point
arriver, il perdit cet espoir et lui écrivit une
nouvelle et dernière lettre, 11 pleure d’abord
de ne pas l’avoir vue ; il essaie de se conso-
ler par des réflexions chrétiennes sur les dé-
crets de la Providence ‘“ qui règle les événements de ce monde.” “Rien de plus
‘6 consolant, continue-t'il, ma chère Eugé- ‘ nie, que d’envisager la mort avec les ‘ yeux d’un mourant. On se sent dégagé “ des peines et des angoisses de c8 monde ‘ de misère pour s’envoler dans un lieu de 6 paix et de délices, et Fon plaint ceux que l’on a aimés sur la terre de ce qu’ils ne ‘ peuvent jouir assez tôt d’un bonheur qui ‘ nous paraît si parfait. Chère Eugénie, ne & t’apitoie pas sur mon sort ; bénis la Pro- “ vidence de ce qu’elle ne m’a pas fait ‘ mourir subitement lorsque j’avais le cons- “ cience chargée de crimes. Tu sais que € j’ai toujours eu de la prédilection pour le
“ genre de mort que je vais subir. Eh!bien, js L L 2
‘6 Dieu a exaucé mes vœux ; je suis coura-
‘ geux autant qu’il est possible de l’être, et
‘ si je pouvais te communiquer la moïtié de
4 mes forces, il m’en resterait encore assez (
& pour le moment fatal. 75 /} — Comme on le voit par une phase de cette
lettre, Cardinal avait toujours ambitionné la
gloire du martyre. Cardinal était une deges
natures calmes et impassibles-qui s’émeu-
vent difficilement, mais qui, une fois .tou-
chées par un sentiment généreux, :s8!pEu-
vent passionner jusqu’au sublime du sacri-
fice. L’asservissement de sa patrie l’afili-
geait profondément, et lui inspirait l’idée de
se sacrifier dans les combats livrés pour sa
liberté. Un fait singulier, entre mille autres,"
nous montre sa pensée tixe de’ se préparer
aux luttes et aux sacrifices qu’exigerait
bientôt l’état du Canada. L’usage du fusil,
comme de l’épée, lui était totalement, étran-
ger. Dans l’été de 1837 et celui de 1838,
alors que le terrein tremblait sous les pas et
que tout annonçait une nouvelle crise, il re-
gretta vivement de n’avoir jamais appris à
manier les armes. Que ferait-il, armé d’un
fusil qu’il ne saurait tenir en présence d’un
ennemi bien aguerri? Il sa mit à Pœuvres 2.
tous les soirs, en arrivant “de son büreäd, wi"
s’exerçait au tir dans le charmant bocage
qui entourait sa maison. Sa femme s’étonna
à bon droit de ce goût tout nnuveau qu’il
manifestait. Elle n’aimait même pas cela