‹ Lectures choisies d'économie politique [microform];Chapitre 13 sur 69 · CE QU’ON VOIT ET CE QU’ON NE VOIT PAS · texte numérisé non relu

CE QU’ON VOIT ET CE QU’ON NE VOIT PAS

l’humanité. L’ignorance entoure son berceau ; donc, elle se détermine dans ses actes par leurs premières conséquences, les seules, à son origine, qu’elle puisse voir. Ce n’est qu’à la longue qu’elle apprend à tenir compte des autres. Deux maîtres, bien divers, lui enseignent cette leçon : l’Expérience et la Prévoyance. L’expérience régente efficacement, mais brutalement. Elle nous instruit de tous les effets d’un acte en nous les faisant ressentir, et nous ne pouvons manquer de finir par savoir que le feu brûle, à force de nous brûler. A ce rude docteur, j’en voudrais, autant que possible, substituer un plus doux . la Prévoyance. C’est pourquoi je rechercherai les conséquences de quelques phénomènes économiques, opposant à celles qu'on voit celles quon ne voit pas.

Avez-vous jamais été témoin de la fureur du bon bourgeois Jacques Bonhomme, quand son fils terrible est parvenu à casser un carreau de vitre ? Si vous avez assisté à ce spectacle, à coup sûr vous aurez aussi constaté que tous les assistants, fussent-ils trente, semblent s’être donné le mot pour offrir au propriétaire infortuné cette consolation uniforme : « A quelque chose malheur est bon. De tels accidents font aller l’industrie. 11 faut que tout le monde vive. Que deviendraient les vitriers, si 1 on

ne cassait jamais de vitres ? »

Or, il y a dans cette formule de condoléance toute une théorie, qu’il est bon de siirT^rendre flagrante delicto, dans ce cas très simple, attendu que c’est exactement la même que celle qui, par malheur, régit la plupart de nos institutions économiques.

A supposer qu’il faille dépenser six francs pour réparer le dommage, si l’on veut dire que l’accident fait arriver six francs à l’industrie vitrière, qu’il encourage dans la mesure de six francs la susdite industrie, je l’accorde, je ne conteste en aucune façon, on raisonne juste. Le vitrier va venir, il fera sa besogne, touchera six francs, se frottera

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les mains et bénira dans son cœur l’enfant terrible. C'est ce qu on voit.

Mais si, par voie de déduction, on arrive à conclure, comme on le fait trop souvent, qu’il est bon qu’on casse les vitres, que cela fait circuler l’argent, qu’il en résulte un encouragement pour l’industrie en général, je suis obligé de m’écrier : Halte-là I Votre théorie s’arrête à ce qu'on voit, elle ne tient pas compte de ce qu'on ne voit pas.

On ne voit pas que, puisque notre bourgeois a dépensé six francs à une chose, il ne pourra plus les dépenser à une autre. Onne voit pas que, s’il n’eût pas eu de vitre à remplacer, il eût remplacé, par exemple, ses souliers éculés ou mis un livre de plus dans sa bibliothèque. Bref, il aurait fait de ses six francs un emploi quelconque qu’il ne fera pas.

Faisons donc le compte de l’industrie en général.

La vitre étant cassée, l’industrie vi trière est encouragée dans la mesure de six francs; c'est ce quon voit.

Si la vitre n’eût pas été cassée, l’industrie cordonnière (ou toute autre) eût été encouragée dans la mesure de six francs ; c'est ce qu'on ne voit pas.

Et si l’on prenait en considération ce qu'on ne voit pas, parce que c’est un fait négatif, aussi bien que ce que l'on voit, parce que c’est un fait positif, on comprendrait qu’il n’y a aucun intérêt pour l’industrie en général, ou pour l’ensemble du travail national, à ce que des vitres se cassent ou ne se cassent pas.

Faisons maintenant le compte de Jacques Bonhomme.

Dans la première hypothèse, celle de la vitre cassée, il dépense six francs et a, ni plus ni moins que devant, la jouissance d’une vitre.

Dans la seconde, celle où l’accident ne fût pas arrivé, il aurait dépensé six francs en chaussure et aurait eu tout à la fois la jouissance d’une paire de souliers et celle d’une vitre.

Or, comme Jacques Bonhomme fait partie de la société.

Par où, en généralisant, nous arrivons à cette conclusion inattendue : « La société perd la valeur des objets inutilement détruits, » — et à cet aphorisme qui fera dresser les cheveux sur la tête des protectionnistes : a Casser, briser, dissiper, ce n’est pas encourager le travail national, » ou plus brièvement : « Destruction n’est pas profit. »

Que direz-vous, Moniteur industriel, que direz-vous, adeptes de ce bon M. de Saint-Chamans, qui a calculé avec tant de précision ce que l’industrie gagnerait à 1 incendie de Paris, à raison des maisons qu’il faudrait reconstruire?

Je suis fâché de déranger ses ingénieux calculs, d autant qu’il en a fait passer l’esprit dans notre législation. Mais je le prie de les recommencer, en faisant entrer en ligne de compte ce qn'on ne voit pas à côté de ce qu on voit.

Il faut que le lecteur s’attache à bien constater qu il n y a pas seuîement'deux personnages, mais trois dans le petit drame que j’ai soumis à son attention. L’un, Jacques Bonhomme, représente le Consommateur, réduit par la destruction à une jouissance au lieu de deux. L’autre, sous la figure du Vitrier, nous montre le Producteur dont l’accident encourage l’industrie. Le troisième est le Cordonnier (ou tout autre industriel) dont le travail est découragé d’autant par la même cause. C’est ce troisième personnage qu’on tient toujours dans l’ombre et qui, personnifiant ce qu'on ne voit pas, est un élément nécessaire du problème. C’est lui qui nous fait comprendre combien il est absurde de voir un profit dans une des-

Ainsi, allez au fond de tous les arguments qu’on fait valoir en sa faveur, vous n’y trouverez que la paraphrase de ce dicton vulgaire : « Que deviendraient les vitriers^ si Von ne cassait jamais de vitres? »

LE CAPITAL ET L’INTÉRÊT (1

(Frédéric Baitiat)

I Les lois économiques agissent sur le même principe,

! qu’il s’agisse d’une nombreuse agglomération d’hommes,

I de deux individus, ou même d’un seul, condamné par les

: circonstances à vivre dans 1 isolement.

! L’individu, s’il pouvait vivre quelque temps isolé, serait i à la fois capitaliste, entrepreneur, ouvrier, producteur et j consommateur. Toute l’évolution économique s’accompli- I rait en lui. En observant chacun des éléments qui la comi posent : le besoin, l’effort, la satisfaction, l’utilité gratuite I et l’utilité onéreuse, il se ferait une idée du mécanisme ! tout entier, quoique réduit à sa plus grande simplicité.^

Or, s’il y a quelque chose d’évident au monde, c’est qu’il ne pourrait jamais confondre ce qui est gratuit avec I ce qui exige des efforts. Gela implique contradiction dans ! les termes. Il saurait bien quand une matière ou une force ■ lui sont fournies par la nature, sans la coopération de son I travail, alors même qu’elles s’y mêlent pour le rendre

plus fructueux.

L’individu isolé ne songerait jamais à demander une chose à son travail tant qu’il pourrait la recueillir directe- I ment de la nature. Il n’irait pas chercher de l’eau à une ' lieue, s’il avait une source près de sa hutte. Par le même motif, chaque fois que son travail aurait à intervenir, il chercherait à y substituer le plus possible de collaboration

naturelle.

(1) Harmonies économiques.

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■v4 LECTURES CHOISIES D’ÉCONOMIE POLITIQUE.

C est pourquoi, s’il construisait un canot, il le ferait du ])ois le plus léger, afin de mettre à profit le poids de l’eau. ]1 s efforcerait d’y adapter une voile, afin que le* vent lui épargnât la peine de ramer, etc.

Pour faire concourir ainsi des puissances naturelles il f lut des instruments. ’

Ici, on sent que l’individu isolé aura un calcul à faire. Il S3 posera cette question : Maintenant j’obtiens une satisfaction avec un effort donné; quand je serai en possess on de 1 instrument, obtiendrai-je la même satisfaction a irec un effort moindre, en ajoutant à celui qui me restera

a laire celui qu’exige la confection de l’instrument luiniême?

Nul homme ne veut dissiper ses forces pour le plaisir de l(s dissiper. Notre Robinson ne se livrera donc à la con- K clion de l’instrument qu’autant qu’il apercevra, au bout, u;ie économie définitive d’effort à satisfaction égale, ou UH accroissement de satisfactions à efforts égaux.

Une circonstance qui influe beaucoup sur le calcul, c’est le nombre et la fréquence des produits auxquels devra concourir l’instrument pendant sa durée. Robinson a un piemier terme de comparaison. C’est l’effort actuel, celui ai quel il est assujetti chaque fois qu’il veut se procurer la satisfaction directement et sans nulle aide. Il estime ce que l’instrument lui épargnera d’efforts dans chacune de ces occasions ; mais il faut travailler pour faire l’instrument, et ce travail il le répartira, par la pensée, sur le nombre total des circonstances où il pourra s’en servir. PI is ce nombre sera grand, plus sera puissant aussi le

motif déterminant à faire concourir l’agent naturel.

C t-st là, c est dans cette répartition d’une avance sur la

toi alité des produits, qu’est le principe et la raison d’être de l’Intérêt.

Jne fois que Robinson est décidé à fabriquer l’instrument, il s’aperçoit que la bonne volonté et l’avantage ne

CAPITAL ET INTERET

suffisent pas. Il faut des instruments pour faire des instruments; il faut du fer pour battre le fer, et ainsi de suite en remontant de difficulté en difliculté vers une difficulté première qui semble insoluble. Ceci nous avertit de l’extrême lenteur avec laquelle les capitaux ont dû se former à l’origine et dans quelle proportion énorme l’effort humain était sollicité pour chaque satisfaction.

Ce n’est pas tout. Pour faire les instruments de travail, eût-on les outils nécessaires, il faut encore des matériaux. S’ils sont fournis gratuitement par la nature, comme la pierre, encore faut-il les réunir, ce qui est une peine. Mais presque toujours la possession de ces matériaux suppose un travail antérieur, long et compliqué, comme s’il s’agit de mettre en œuvre de la laine, du lin, du fer, du plomb, etc.

Ce n’est pas tout encore. Pendant que l’homme travaille ainsi, dans l’unique vue de faciliter son travail ultérieur, il ne fait rien pour ses besoins actuels. Or, c’est là un ordre de phénomènes dans lequel j,la nature n’a pas voulu mettre d’interruption. Tous les jours il faut se nourrir, se vêtir, s’abriter. Robinson s’apercevra donc qu’il ne peut rien entreprendre, en vue de faire concourir des forces naturelles, qu’il n’ait préalablement accumulé des provisions (1). Il faut que chaque jour il redouble d’activité à la chasse, qu’il mette de côté une partie du gibier, puis qu’il s’impose des privations, afin de se donner le temps nécessaire à l'exécution de l’instrument de travail qu’il projette. Dans ces circonstances, il est plus que vraisemblable que sa prétention se bornera à faire un instrument imparfait et grossier, c’est-à-dire très peu propre à remplir sa destination.

(1) Bastiat, selon nous, met à tort les provisions en vue de consommer dans le capital qui ne renferme que la partie de la richesse mise de côté en vue de produire; instrument productif ou matière de vente. Ainsi le définit A. Smith. (H. B.)

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