NÉCESSITÉ D’ACCROITRE LA PRODUCTION
sionnements de tout genre qui seraient nécessaires pour que les besoins des populations fussent passablement satisfaits. Le travail de la France n’est pas assez fécond pour procurer à la nation la masse de denrées alimentaires, de tissus et autres articles d’habillement, de mobilier et de chauffage, de livres, d’objets de toute sorte qu’elle réclame ; il n’est pas assez puissant pour chasser la misère du sol de la patrie et pour faire participer chacun des citoyens, même médiocrement, aux bienfaits divers de la civilisation. Ainsi l’amélioration populaire exige avant tout l’agrandissement de la production, le développement de la puissance productive de notre travail. Or, pour atteindre ce but, quelle est la principale condition à remplir ?
Pour répondre à cette question, jetons un coup d’œil en arrière, afin de savoir à la suite de quel changement dans l’économie de la société les ouvriers des champs et des villes sont parvenus à leur existence actuelle, qui, si elle laisse infiniment à désirer, au gré, je ne dis pas de la fraternité religieuse ou civique, mais môme de la plus tiède philanthropie, est cependant extrêmement supérieure au sort du travailleur dans les temps antiques. Autrefois l’esclavage était le lot du travailleur ; et là-dessus entendons-nous bien. L’esclave, ce n’était pas seulement l’homme qui répondait à notre journalier de la ville ou de la campagne ou à notre artisan plus industrieux ; c’était aussi celui qui peu à peu est devenu un chef d’industrie aisé, opulent même. Notre maître de forges qui, dans les temps prospères du moins, est un personnage politique, entraînant après lui une nombreuse et docile clientèle, c’était alors un pauvre esclave qui cheminait péniblement dans les lieux escarpés, pliant sous le poids de son marteau, grattant la terre dans les endroits où la nature lui présentait des indices de minerai, suivi de deux ou trois autres esclaves, portant le reste de l’attirail.
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Les prédécesseurs de nos grands manufacturiers en tout genre, de leurs commis, de leurs ingénieurs, de leurs contre- maîtres, tout comme du simple fileur ou du tisserand, c’étaient de malheureux esclaves, vivant de privations, courbant la tête sous la dégradation, cette tête que le Créateur, dit le poète, a placée haute sur le corps de l’homme afin qu’il regardât le ciel. Quel est le magicien qui a opéré la métamorphose par laquelle ces hommes tenus tous indistinctement si bas se sont élevés à de hautes positions dans l’État ou ont acquis l’aisance ou ont au moins tempéré la rigueur de leur dénûment ? C’est, répondra un philosophe, l’esprit humain qui a eu conscience de ses destinées et a surmonté une partie des obstacles dont le chemin de la liberté était barré, en soulevant le voile qui cachait les secrets de la nature et en découvrant des méthodes de travail moins écrasantes, plus fécondes. C’est, reprendra un prédicateur, la charité chrétienne, qui n’a plus pu supporter qu’un homme fût une chose pour son frère, et qui, par la force de son expansion, a brisé les fers des esclaves. — Oui sans doute, tous les progrès procèdent du ressort de la pensée humaine, qui est amoureuse de la liberté, dont la liberté est l’essence même. Oui, toutes les améliorations que le sort de l’humanité souffrante a éprouvées supposent que l’amour divin a déplus en plus embrasé les âmes, et que, sous la loi du Christ, les hommes ont appris à s’aimer les uns les autres. Mais enfin l’esprit philosophique et la charité chrétienne, ces deux nobles mobiles, dont autant que personne je reconnais et je bénis l’influence, n’ont pas été seuls à accomplir ces perfectionne ments si excellents. En dessous d’eux, il y a un autre agent d’une essence moins céleste, mais aussi d’une action plus immédiate, qui poursuit tous les jours l’œuvre, en augmentant sans cesse d’énergie; et cet agent, quel est-il?
Pour le savoir sûrement, il n'y a qu’à comparer le tra-
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vail tel qu’il était dans l’antiquité à ce qu’il est aujourd’hui. Dans ce parallèle, le génie bienfaisant que nous cherchons à connaître se montrera à nous sous mille formes, et peutêtre il nous déclinera son nom.
Dans l’antiquité, le travail est profondément ingrat, c’est bien le mot propre, car l’homme ne retire de la nature presque rien en retour d’un grand effort. C’est que le travailleur n’a pas à son service encore les machines, les outils perfectionnés. L’arsenal des procédés avancés lui est fermé. Les forces de la nature dont nous avons fait des esclaves obéissants, l’eau qui marche et l’air en mouvement, la force élastique de la vapeur ne lui donnent aucun concours; il n’a pas su encore les asservir. Les animaux, qu’il a domptés cependant, ne lui prêtent, dans la plupart des cas, qu’un secours très faible. Le cheval n’est qu’une bête de bât, il sert à peine comme bête de trait, c’est qu’on n’a que de détestables chemins dont une charrette ne saurait gravir les pentes abruptes, ou dans les ornières desquels on s’embourberait.
On est dépourvu d’avances, et la grande fabrication, qui est éminemment économique, n’existe pas; l’industrie est purement domestique. On produit au sein de la famille et pour la famille. C’est un morcellement extrême, et cependant ce que les modernes appellent la division du travail, qui accroîtla production dans une proportion si forte, est inconnu. Pour un labeur énorme des résultats misérables, tel est le bilan général de la société. Au milieu de cette pénurie, le maître lui-même n’est point dans l’abondance, et il a fallu le génie poétique des Grecs pour faire admirer à nos générations l’existence des chefs de famille d’alors. Un fort simple citoyen d’aujourd’hui mène une existence matérielle plus commode et plus douce que celle des héros couronnés qui assiégèrent Troie ou qui firent tomber les murs de Thèbes. Quant à l'esclave, il est dans un dénûment abject, il est flétri tout
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entier : il est une chose par le corps, une brute par l’âme.
L’abaissement du travailleur de ce temps-là ne doit 3as être imputé seulement à la dureté égoïste du maître 3U à ses préjugés insolents. La part de l’esclave était ce ju’elle pouvait être dans la permanente détresse de la îociété. Cette détresse venait de ce que la société manjuait de ce qui fait la fécondité relative de l’industrie moderne, la richesse relative de nos sociétés européen nés ; ce quelque chose, il faut en prononcer le nom, ijuoiqu’on veuille apprendre aux ouvriers à le maudire, c’est le capital. Car tout ce que j’énumérais tout à l’heure, celte longue liste d’auxiliaires puissants dont le travailleur dans l’antiquité était dépourvu, c’est du capital. Les outils, les machines, les appareils, tout ce qui compose onfin l’attirail gros ou menu de nos échoppes, de nos ileliers, de nos usines ; les forces de la nature dès qu’elles sont appropriées, le vent sur les ailes du moulin, a chute d’eau sur les palettes ou dans les augets delà ’oue, la vapeur d’eau contre le piston de la machine à teu ; toutes les inventions, une fois qu’elles ont pris un corps dans un engin quelconque, c’est du capital ; les v^astes approvisionnements de matières que nécessite la grande industrie, encore du capital ; les routes, les canaux, les chemins de fer, le bateau de nos rivières, le navire à voiles ou à vapeur qui fend les mers, le cheval lu roulier et la locomotive, toujours du capital.
L’habileté de l’ouvrier lui-même, qu’il doit à une ins- ,ruction préalable, à un apprentissage, à l’exemple et lux conseils de son père, à sa propre expérience, c’est mssi du capital, capital précieux, capital d’une rare Duissance. Même l’application et l’énergie de l’ouvrier à a besogne, son esprit d’ordre dans l’atelier, son souci pour le succès de la production, c’est une autre espèce le capital dont l’intervention est du plus grand prix.
Quand il y a peu de capital, la production est languis-