CARACTÈRES ET DIFFÉRENCES DE LA MONNAIE ET DU PAPIER-MONNAIE
(Michel CheTalier)
Qu’est-ce que la monnaie? Il y a longtemps qu!Aristote en a donné la définition, maintenue comme la meilleure par les modernes. La monnaie est une marchandise qui intervient dans les transactions à deux titres inséparables l’un de l’autre : celui de mesure et celui 1 d’équivalent. Ce n’est pas une mesure du genre du mè-
! tre, qu’on peut se figurer à l’état idéal dans l’espace;
c’est quelque chose de substantiel, ayant une valeur proi pre et intervenant pour cette pleine valeur. Ainsi, celui qui achète et paye un hectolitre de blé 20 francs, donne contre cette quantité de grains une quantité de métal qui à ce moment en est l’équivalent. La monnaie est donc une réalité et non point un signe, quoique l’usage soit fort répandu de l’appeler le signe représentatif.
La monnaie a des signes qui la représentent ellemême avec une fidélité plus ou moins irréprochable, et dont l’emploi est de plus en plus étendu. Ainsi le billet de banque, le chèque tant usité en Angleterre et trop peu pratiqué en France, la lettre de change, le billet à ordre et les virements de compte, sont des signes ou des arti- • fices de comptabilité qui représentent la monnaie et qui en tiennent lieu, de telle sorte que les circonstances où elle intervient personnellement, si je puis ainsi parler,
(1) Tiré de son article sur la Monnaie inséré au Dictionn. de VÈcon. polit. L’auteur aborde le môme sujet à peu près dans les mêmes termes, dans un volume consacré à la Monnaie.
MONNAIE ET PAPIER-MONNAIE
Chacune des opérations est complète; dans chacune d’elles, une des parties contractantes s’acquitte avec de la monnaie. A ce point de vue, on peut dire que la monnaie est le moyen de s acquitter d une dette ou d un engagement, un moyen complet et définitif. Quelques personnes ont même pensé que ce pouvait être la définition de la monnaie. Mais ce serait une définition prêtant à l’équivoque et qui ne pourrait s’accepter que moyennant un complément et un commentaire.
Par l’intermédiaire de la monnaie, la transaction, qui eût été un troc, est donc transformée en un acte double, qui consiste à recevoir en échange d’un objet et à donner en échange d’un autre une quantité parfaitement déterminée de pièces de monnaie, c est-à-dire, et ceci est à remarquer, un certain poids d’un métal spécifié. La transaction dont il s’agit acquiert ainsi le caractère d’une précision parfaite. La notion plus ou moins incertaine ou du moins mobile de la valeur disparaît ; à la place, apparaissent des quantités mathématiquement fixées, au sujet desquelles il ii’y a pas de contestation possible.
Je viens de dire un certain poids de métal, parce que l’or et l’argent sont les deux seules substances propres à faire de la monnaie. C’est ce qui est longuement établi dans tous les traités. La démonstration que la science
t( r une grande facilité pour la réunion des parcelles en U a seul bloc; 7“ enfin d’être une valeur aussi stable ou a issi peu instable que possible, dans l’espace de temps limité qu’embrassent les transactions du commerce et la plupart des affaires civiles.
L’or et l’argent figurant dans les transactions pour leur poids, l’usage s’introduisit bientôt chez la plupart des peuples, selon la remarque d’A.ristote, de les mettre sous la forme de disques de grandeur variée, pour répondre à la division des valeurs et pour la commodité des transictions. De là des pièces de monnaie diverses, et dans chacune de ces catégories les disques ont été d’un poids constant. Une fois adoptée cette conversion en disques, 1 } soin de les fabriquer a été remis au gouvernement, cu’on a jugé plus apte que personne à en certifier le poids, ou a été absorbé par lui. La règle a cependant comporté des exceptions remarquables. Les Égyptiens c ui, de même que nous, se servaient de l’or et de Tar-
dent comme intermédiaire dans les échanges, n’avaient [ as pris le système des disques vérifiés ou plutôt fabri- ([ués par l’État. Il en est de même des Chinois, encore à l’heure qu’il est. Dans ce vaste empire, l’argent se transmet de main en main dans les transactions sous la forme de lingots d’un poids quelconque, absolument comme chez nous on se livre du fer, ou du plomb, ou du sucre, i 1 s’ensuit que les particuliers ont à le peser dans chaque iransaction. Au contraire, dans toutes les contrées que ])aignent la Méditerranée et ses annexes, l’Égypte excepiée, et généralement dans l’occident de l’ancien continent, on a pratiqué presque de temps immémorial la ■ ransformation des lingots en disques, dont la fabrication ost confiée à l’autorité.
En cela, les Occidentaux ont eu, pour la rapidité des •èglements de compte, des avantages inconnus de l’anâque Égypte, et ignorés des Chinois de nos jours ; mais.
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en revanche, ils ont subi les dommages résultant de la coupable opération à laquelle s’est si souvent laissée aller l’autorité, tantôt clandestinement, tantôt à ciel ouvert, de vicier les monnaies, c’est-à-dire d’y mettre moins d’or ou d’argent qu’il ne fallait. Tous les gouvernements de l’Europe, dans les siècles passés, ont ainsi abusé de la mission de confiance qui leur avait été donnée de certifier les disques. Celui de tous qui a le moins faussé la monnaie, le gouvernement anglais, en a soustrait les deux tiers du métal. L’ancien système, maintenu par les Chinois, leur a aussi épargné les inconvénients moins graves et cependant fort sérieux qu a eus la négligence apportée par les pouvoirs publics de l’Europe à l’accomplissement du devoir qui consiste à perpétuer la parfaite ^ exactitude des disques, alors qu’ils tendent sans cesse à s’affaiblir par le passage de main en main.
Dans ces lingots certifiés qui constituent les pièces de monnaie, il ne faut prendre en considération que la quantité de métal fin qui s’y trouve. L’or et l’argent ont de la disposition à se combiner avec d’autres métaux, en formant avec ceux-ci des alliages qui en changent peu ou point l’aspect. Presque jamais on ne les trouve purs dans la nature : le soufre, l’antimoine, ou le chlore, ou l’arsenic, ou d’autres substances encore, dénaturent le plus souvent l’un des deux (l’argent) dans le sein de la terre. L’autre, l’or, se présente le plus communément allié à un peu d’argent et à quelques atomes d’autres métaux qui n’en modifient guère l’apparence. L’expé- ' rience a même montré que l’or et l’argent, pour faire une monnaie solide conservant l’empreinte dont on l’aura une fois revêtue, et s’usant peu par le frottement de la circulation, avaient besoin d’être alliés à une certaine proportion de quelque autre métal tel que le cuivre. En un mot, il est rare qu’un lingot d'or ou d argent, tel qu’il est fourni par les arts métallurgiques, soit du métal
fi’i, à moins d’avoir subi une opération toute spéciale, et il est bon que les pièces de monnaie contiennent une certaine dose d’alliage. La proportion de fin qu’un lingot ou une pièce de monnaie conlient, en est ce qu’on appelle le th7'e. L’usage en France est d’exprimer le titre en millièmes. Les monnaies françaises d’or et d’argent sont au ti re de 900 millièmes. C’est principalement par respect pour le système décimal qu’on a adopté cette proportion; elle s’écarte peu de celle qui donnerait le maximum de dureté, et qui pour l’or serait le douzième.
De ce fait, qu’à moins d’une élaboration toute spéciale on rencontre rarement l’or et l’argent dans le com- Kerce autrement qu’à l’état d’alliage avec un autre mét£l, il suit que, dans les pays tels que la Chine, où les n: étaux ne servent dans les intermédiaires qu’à l’état de li îgots d’un poids et d’une composition indéterminés, a^ant d’accepter des lingots d’argent (c’est à ce métal qu’en Chine est réservé le rôle de monnaie), les particuliors ont à en déterminer non seulement le poids, mais aussi le titre, opération qui ne laisse pas que d’être d’une Cf rtaine délicatesse. Aussi, en Chine, l’usage s’est-il introduit de ramener le métal à l’état complet de fin; c’est ce. qu’on nomme l’argent saisi. On le coule, ainsi affiné, dans des moules en forme de chaussures. Encore faut-il vérifier, à chaque transmission, si c’est bien effectivement de l’argent sa f-sL Au surplus, l’emploi de l’argent saisi est loin d’être exclusif en Chine. Il y circule de l’arg(nt à divers autres titres, et surtout des piastres espagnoles de l’espèce dite à colonnes, et des fragments de ces piastres.
La notion de lingot certifié répond si parfaitement à la fonction monétaire qu’elle pourrait servir de définition d(! la monnaie, en entendant que le certificat porte à la fois sur le poids et le titre. La forme de disque et l’empi einte plus ou moins délicate dont le disque est revêtu
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sur chacune de ses faces et sur la tranche ne sont que des accessoires. Cela est si vrai, que les États-Unis viennent de revenir purement et simplement, sur une grande échelle, à la notion de lingots certifiés. Chez ce peuple essentiellement commerçant, la loi du 21 février 1853 autorise les particuliers à faire certifier, dans les hôtels des monnaies, les lingots d’or ou d’argent. Plus exactement, les hôtels des monnaies ramènent les matières d’or ou d’argent, soit à l’état de fin, soit au titre légal des monnaies, et y frappent une petite empreinte attestant ce titre. Les particuliers usent grandement de cette faculté à Fégard de l’or. Les lingots d’or, sorlis ainsi des hôtels des monnaies de l’Union, ont fait, dans l’exercice 1856-57, 22,645,697 millions de dollars ; dans l’exercice 1857-58, 22,636,075 millions. C’était presque tout en métal fin.
On désigne quelquefois du nom de monnaie réelle celle qui existe positivement sous la forme de disques de l’un ou de l’autre des métaux précieux d’un poids ou d’un titre déterminés. On emploie celte dénomination de monnaie réelle pour distinguer les espèces qui circulent de ce qu’on nomme la monnaie de compte. Celle-ci est un type idéal en ce sens qu’il n’a pas pris corps, mais duquel il est expressément entendu qu’on lui attribue un poids parfaitement fixe de fin. Le nom de monnaie de compte vient de ce que ce type est l’unité de compte adoptée ou même imposée pour les livres de comptabilité des particuliers et des comptables publics. Telle était la livre towmois sous l’ancien régime. C’était une monnaie de compte, puisque la pièce d’une livre tournois n’existait pas.
On distingue aussi la monnaie de banque, dont l’exemple le plus connu est le marc de banque de Hambourg. C’est une monnaie de compte dont le type se compose d’une quantité fixée une fois pour toutes d’argent fin, et
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qui avait été imaginée par les commerçants de cette cité importante pour parer à l’inconvénient qu’entraînait la c rculation de pièces de monnaie de toute origine, dont la plupart étaient usées. Le moyen de payement qui seriit résulté d’une monnaie réelle ainsi constituée d’élénents si divers et si difficilement comparables, eût été t’op incertain. Pour se dégager de cette incertitude, les commerçants hambourgeois convinrent de déposer à la langue les pièces de monnaie qu’ils possédaient, et l’usage s’en est perpétué jusqu’è nous. On ouvre à chacun un compte où l’on porte à son crédit les espèces qu’il a ( éposées pour la quantité de fin qu’elles contiennent, et l’unité qui sert de dénominateur commun à ces quantilés diverses est le marc de banque. On voit que le marc de jjanque, résultant d’une libre convention des particuliers,
( sl une unité plus immuable que ne pouvait l’être la livre lournois. Celle-ci variait au gré ou au caprice des souvel ains, qui, par un acte essentiellement arbitraire, super- Dosaient leur volonté à toutes les conventions entre les
)arties. Il y a eu aussi une monnaie de banque à Gênes,
I Venise, à Amsterdam.
Il faut nommer encore la monnaie obsidionale. Ce sont des pièces de cuivre grossièrement fabriquées que, dans les villes assiégées, l’autorité fait frapper pour la solde des troupes, et pour subvenir aux petits achats que cellesci ont à faire, ainsi qu’à divers besoins du même ordre. Ce ne sont jamais que des pièces de peu de valeur nominale, quoique effectivement elles vaillent beaucoup moins que nominalement, et elles passent pour cette valeur nominale à la faveur du cours forcé. A proprement parler, de la part de l’autorité ce sont des promesses de payer plutôt qu’un moyen de payement définitif, car une pareille monnaie n’a qu’un cours provisoire ; après le siège, quand tout est rentré dans l’ordre accoutumé, elle doit être retirée et remboursée en espèces courantes.
cette opinion en présentant le bill, et elle a été appuyée avec force et talent par plusieurs écrivains, surtout par le colonel Torrens. Mais ici il y a un malentendu. Si, comme sir Robert Péel et le colonel Torrens, on donne le no>n de monnaie à tout instrument au moyen duquel la loi permet d’acquitter une dette, il est bien clair que le billet de la Banque d’Angleterre est de la monnaie, pourvu qu’au moment où l’on parle la Banque n’ait pas cessé d’échanger à présentation ses billets contre de l’or, car c’est sous cette réserve, que la loi anglaise confère au billet de banque la qualité de legal tender, c’est-à-dire d’instrument que le débiteur est fondé à donner en payement sans que le créancier puisse le refuser. Si, au contraire, comme dans tous les traités d’économie politique, on entend que la monnaie soit par elle-même un équivalent, il n’est plus permis de dire que le billet de banque est de la monnaie, car par lui-même ce billet de banque n’est qu’un chiffon de papier.
Le papier-monnaie, tel qu’il est pratiqué communément, est un expédient qui ne manque pas d’analogie avec la monnaie obsidionale, mais qui se produit sur des proportions bieri autrement considérables, et peut entraîner des inconvénients infiniment plus grands, jusques et y compris la ruine d’une multitude de particuliers et le bouleversement des finances publiques.
Quand un gouvernement ne voit pas d’autre moyen de se procurer les voies et moyens nécessaires à ses entre-
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prises, il émet un papier dont il déclare le cours forcé, ou, en d’autres termes, qu’il érige de sa propre autorité e 1 un instrument valable pour Tacquit des dettes publiqiies ou privées. Il en fait, en un mot, ce que les Anglais appellent un legal tender. Presque toujours lorsqu’un g)uvernement émet du papier-monnaie, il pose en princ pe que toutes les stipulations contraires qui peuvent être contenues dans les contrats antérieurs sont nulles et non a/enues. L’émission du papier-monnaie est ainsi aggra- V îe de tout ce qui constitue le caractère offensif et abus:f de la rétroactivité. On doit donc regarder celte mesure
CDmme essentiellement violente et, par cela même,
CDmme destinée presque toujours à devenir funeste.
Il est arrivé souvent que les gouvernements qui émettaient du papier-monnaie aient voulu y donner un gage positif,. matériel. C’est ainsi qu’en France, pendant la Révolution, les domaines nationaux étaient assignés comme b garantie des assignats ; ce n’en fut pas moins le plus é datant exemple qu’offre l’histoire des désastres que peut c luser le papier-monnaie.
La monnaie continentale , émise parles États-Unis de l’Aniérique du Nord pendant la guerre de l’indépendance, é ait aussi du papier-monnaie émis par un gouvernement dans l’embarras ; mais ce papier n’avait même pas l’apparence du gage que reçurent les assignats français. Il donna lieu aussi à de nombreuses ruines, parce qu’il aboutit au même discrédit : les billets de la monnaie continentale tombèrent à rien.
Le cours forcé donné aux billets d’une banque est une a itre forme du papier-monnaie, qui a été pratiquée quelq oefois. L’Autriche, qui avait déjà fait la triste expérience d is dangers de cette pratique à la fin de la guerre de Sept a:is, y revint cependant durant ses guerres acharnées conti e la république française et le premier empire ; après h. révolution de 1848, elle en a offert de nouveau le dé-
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plorable spectacle. M. de Tegoborski, qui a résumé l’histoire du papier-monnaie autrichien dans son ouvrage sur les finances de l'Autriche, rapporte que ce papier était tombé après 1809 au cinquième de sa valeur. L’Angleterre a subi aussi cette forme du papier-monnaie pendant vingtdeux ans, de 1797 à 1819, sans discontinuer. La dépréciation des billets de la Banque d’Angleterre n’a jamais atteint, dans cette longue période, celle des billets de la Banque de Vienne ; pendant un certain nombre d’années elle a été insignifiante, elle a pourtant été, à quelques moments, de 30 7o-
Le danger auquel lés diverses formes du papier-monnaie sont sujettes et auquel à peu près toujours elles ont succombé est l’exagération de l’émission. Le montant des émissions d’assignats a été de 20 milliards. Les émissions de la monnaie continentale des États-Unis se sont élevées à 360 millions de dollars, soit 1,944 millions. Un pareil excès détermine une dépréciation qui s’accroît rapidement, pins qu’en raison de l’excès même.
Étalon monétaire. — L’Etat se charge, dans la plupart des pays, de choisir un des deux métaux pour mesure générale des valeurs, au lieu de reconnaître ce caractère aux deux métaux à la fois dont le rapport serait établi une fois pour toutes. Entend-on par là supprimer dans l’usage l’emploi des deux métaux circulant concurremment? Aucunement. Les qualités diverses de l’or et de l’argent répondent à des besoins commerciaux trop divers euxmêmes et trop universels pour qu’un pareil vœu soit raisonnable. L’or est plus portatif, il se compte bien plus rapidement; mêlé d’une dose convenable d’alliage, il résiste mieux au frottement. Le frai sur la monnaie d’or est quatre fois moindre que sur la monnaie d’argent. D’un autre côté, l’argent se plie plus commodément aux subdivisions de moindre valeur. Le but qu’on se propose est uniquement de se rapprocher le plus possible, dans
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liis payements, de l’exacte équité. Si tout débiteur en effet peut payer indifféremment avec l’un ou l'autre métil, sans tenir compte de la difiérence qui existe à chaque instant dans leur valeur réciproque, il est trop certain cuand l’expérience ne l’aurait pas cent fois prouvé, qu il [ ayera dans la monnaie dépréciée : c’est pour éviter une pareille injustice, ainsi que les perturbations qui en sont
II suite, que l’Etat doit adopter un des deux métaux comme monnaie légale, à laquelle l’autre métal sera tenu c e se rapporter. Ainsi que Locke l’a dit avant les économistes, dans un langage déjà parfaitement scientifique : .( Deux métaux, tels que l’or et l’argent, ne peuvent servir au même moment, dans le même pays, de mesure dans les échanges, parce qu’il faut que cette mesure soitperpé- 1 uellement la même et reste dans la même proportion de ’^aleur. Prendre pour mesure de la valeur commerciale lies choses, des matières qui n’ont pas entre elles derap- )ort fixe et invariable, c’est comme si l’on choisissait pour uesure de la longueur un objet qui fût sujet à s’allonger DU à se rétrécir. 11 faut donc qu’il n’y ait dans chaque pays qu’un seul métal qui soit la monnaie de compte, le gage des conventions et la mesure des valeurs. »
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DE L’ALTÉRiTION DES MONNAIES (1).
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Du droit attribué au gouvernement seul de fabriquer la monnaie, on a fait dériver le droit d’en déterminer la valeur. Nous avons vu combien est vaine une semblable prétention, la valeur de l’unité monétaire étant déterminée uniquement par l’achat et la vente, qui sont nécessairement libres. Il était impossible de ne pas s’apercevoir qu’une pièce de monnaie achetait tantôt plus, tantôt moins de marchandise ; mais comme la valeur de toutes les marchandises est variable de son côté, on s’imaginait que c’étaitla marchandise qui variait et non la monnaie, même au milieu des circonstances les plus propres à la faire varier, telles que les changements survenus dans sa composition, ou bien sa multiplication plus ou moins considérable.
Ainsi, quand Philippe 1”, roi de France, mêla un tiers d’alliage dans la livre d’argent de Charlemagne, qui pesait 12 onces d’argent (2), et qu’il appela du même nom de livt'e un poids de 8 onces d’argent fin seulement, il crut néanmoins que sa livre valait autant que celle de ses prédécesseurs. Elle ne valut cependant que les deux tiers de la livre de Charlemagne. Pour une livre de monnaie, on ne trouva plus ù acheter que les deux tiers de la quantité de marchandise que l’on avait auparavant pour une livre. Les créanciers du roi et ceux des particuliers ne retirèrent plus de leurs créances que les deux tiers de ce
(1) Tiré du Traité d' Economie polilit/ue^ liv. I, chap. x\v.
[2) La livre de poids était de 12 onces au temps de Cl arlemagne.
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iiu’ils devaient en retirer; les loyers ne rendirent plus aux propriétaires de biens-fonds que les deux tiers de leur précédent revenu, jusqu’à ce que de nouveaux con- 1 rats remissent les choses sur un pied plus équitable.
On commit et l’on autorisa, comme on voit, bien des injustices ; mais on ne lit pas valoir une livre de 8 onces d’argent pur autant qu'une livre de 12 onces (1).
Dans l’année 1113, ce qu’on appelait /iy/’e ne contenait ])lus que 6 onces d’argent fin ; au commencement du lègue de Louis VII, elle ne contenait plus que 4 onces. Saint Louis appela du nom de livre une quantité d’argent pesant 2 onces 6 gros 6 grains (2). Enfin, à l’époque de la Révolution française, ce qu’on appelait du même lom n’élail plus que la sixième partie d’une once, tellenent que la livre tournois n’avait plus que la 72° partie lie la quantité d’argent fin qu’elle contenait du temps de ilharlemagne.
Je ne m’occupe point en ce moment de la diminution jui a eu lieu dans la valeur de l’argent fin, qui, à égalité le poids, ne vaut guère, échangé contre des choses utiles, jue le sixième de ce qu’il valait alors. Cette considération sort du sujet de ce chapitre ; j’en parle ailleurs.
On voit que le nom de livre a successivement été appliqué à des quantités fort diverses d’argent fin. Tantôt ce changement s’est opéré en diminuant la grandeur et le
(1) Suivant ce qui a été dit auchapitre xxiii, on serait fondé à croire que la valeur de la livre, qui contenait 8 onces d’argent fin, devait conserver la naôme valeur, pourvu qu'on n’augmentât pas la quantité de la monnaie frappée. Mais comme l’élévation du prix des marchandise suivit la dégradation des espèces, on peut présumer que le gouvernement, pour tirer parti de ses opérations monétaires, ordonnait des refontes, et avec huit pièces d’argent en faisait douze, en augmentant l’alliage. L’augmentation dans la quantité suivait la diminution du titre; autrement le gouvernement n’aurait rien gagné à altérer le litre (Note de J. -B. Say).
(2) On voit, dans les Prolégomènes de Le Blanc, p. 25, que le sou d’igent de saint Louis pesait 1 gros 7 grains 1/2, ce qui, multiplié par 20. fait bien pour la livre 2 onces 6 gros 6 grains.