‹ Lectures choisies d'économie politique [microform];Chapitre 27 sur 69 · DE L’ALTÉRATION DES MONNAIES · texte numérisé non relu

DE L’ALTÉRATION DES MONNAIES

poids des pièces d’argent de môme dénomination, tantôt en altérant leur titre, c’est-à-dire en mettant sous le même poids plus d’alliage et moins d’argent fin ; tantôt en augmentant la dénomination d’une même pièce, et nommant, par exemple, 4 livres tournois une pièce qui n’était auparavant que de trois livres. Comme il n’est ici question que de l’argent fin, puisque c’est la seule marchandise ayant quelque valeur dans la monnaie d’argent, de toutes ces manières l’altération a eu le même effet, puisqu’elle a diminué la quantité d’argent qu’on a appelée du nom de livres tournois. C’est ce que nos écrivains, d’après les ordonnances, appellent fort ridiculement augmentation des monnaies, parce qu’une telle opération augmente la valeur nominale des espèces, et ce qu’il serait plus raisonnable d’appeler diminution des monnaies, puisqu’elle diminue la quantité du métal qui seul fait la monnaie.

Bien que cette quantité ait été en diminuant depui s Charlemagne jusqu’à nos jours, plusieurs rois l’ont cependant augmentée à diverses époques, notamment depuis saint Louis. Les raisons qu’ils avaient de la diminuer sont bien évidentes : il est plus commode de payer ce qu’on doit avec une moindre quantité d’argent. Mais les rois ne sont pas seulement débiteurs, ils sont, dans beaucoup de cas, créanciers ; ils sont, relativement aux contribuables, dans la situation du propriétaire relativemen t au fermier. Or, quand tout le monde était autorisé à s’acquitter avec une moindre quantité d’argent, le contribuable payait ses contributions, de même que le fermier son fermage, avec une moindre quantité de ce métal.

Tandis que le roi recevait moins d’argent, il en dépensait autant qu’auparavant, car les marchandises haussaient nominalement de prix en proportion de la diminution de la quantité d’argent contenue dans la livre. Quand on appelait 4 livres la quantité d’argent nommée auparavant

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3 livres, le gouvernement payait 4 livres ce qu’il aurait eu pour 3 auparavant. 11 se voyait forcé d’augmenter les impôts ou d’en établir de nouveaux, c’est-à-dire que, pour lever la même quantité d’argent lin, on demandait aux contribuables un plus grand nombre de livres. Mais ce moyen, toujours odieux, même lorsqu’il ne fait réellement pas payer davantage, était quelquefois impraticable. Alors on revenait à ce qu’on appelait la forte monnaie. La livre contenant un plus grand poids d’argent, les peuples, en payant le même nombre de livres, donnaient, en effet, plus d’argent (1). Aussi voyons-nous que les augmentations de métal fin contenues dans les monnaies datent à peu près de la même époque que l’établissement des impôts permanents. Auparavant, les rois n’avaient pas d’intérêt à accroître la valeur intrinsèque des pièces qu’ils frappaient.

On se tromperait, si l’on supposait que, dans 1 exécution, ces nombreuses variations de la quantité du métal fin contenue dans les monnaies fussent aussi simples, aussi claires que je les présente ici pour la commodité du lecteur. Quelquefois l’altération n’était pas avouée, et on la cachait le plus longtemps qu’on pouvait; de là le jargon barbare adopté dans ce genre de manufacture (2). D’autres

(1) C’est ce qu’avait déjà fait à Rome l’empereur Héliogabale, noté dans riiistoire pour ses épouvantables profusions. Les citoyens romains devant payer, non un certain poids en or, mais un certain nombre de pièces d’or [aurei), l’empereur, pour recevoir davantage, en fit fabriquer qui pesaient jusqu’à 2 livres (24 onces). Le vertueux Alexandre-Sévère, animé par des motifs opposés, les réduisit de

beaucoup. (Note de J. -B. Say.) , , , rc

(2' Philippe de Valois, dans le mandement quil adressa aux olh-

ciers des monnaies, en 1350, leur ordonne le secret sur l’affaiblissement des monnaies, et le leur fait jurer sur l’Évangile, afin que les marchands y soient trompés. « Faites savoir aux marchands, dit-il, le « cours du marc d’or de la bonne manière, en sorte qu’ils ne s’aper- « çoivent qu’il y a mutation de pied. » On voit, sous le roi Jean, plusieurs exemples semblables. (Le Blanc, Truité historique des Monnaies, p. 251.) (Note de J. -B. Say.)

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fois, on altérait une espèce de monnaie et l’on ne changeait rien aux autres; à la même époque, la livre représentée par certaines pièces de monnaie contenait plus d’argent fin que la livre représentée par d’autres pièces. Enfin, presque toujours, pour rendre la matière plus obscure, on obligeait les particuliers à compter tantôt par livres et par sous, tantôt par écus, et à payer en pièces qui n’étaient ni des livres, ni des sous, ni des écus, mais seulement des fractions ou des multiples de ces monnaies de compte. 11 est impossible de voir, dans tous les princes qui ont eu recours à ces misérables ressources, autre chose que des faussaires armés de la puissance publique.

On comprend le tort qui devait en résulter pour la bonne foi, pour l’industrie, pour toutes les sources de la prospérité; il a été tel, qu’à plusieurs époques de notre histoire, les opérations monétaires ont mis complètement en fuite toute espèce de commerce. Philippe le Bel fit déserter nos foires par tous les marchands étrangers en les forçant à recevoir en payement sa monnaie décriée, et en leur défendant de contracter en une monnaie qui leur inspirait plus de confiance (1). Philippe de Valois fit de même l’égard des monnaies d’or. Pareil effet s’ensuivit. Un historien de son temps (2) dit que presque tous les marchands étrangers cessèrent de venir trafiquer dans le royaume ; que les Français mêmes, ruinés par ces fréquents changements dans les monnaies et l’incertitude de leurs valeurs, se retirèrent en d’autres pays; et que les autres sujets du roi, nobles et bourgeois, ne se trouvèrent pas moins appauvris que les marchands; ce qui faisait, ajoute l’historien, que le roi n’était pas du tout aimé.

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(1) Le Blanc, Traité historique des Monnaies, p. 27. (Note de J. -B. Say).

(2) Mathieu Villani.

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