DE L’ALTERATION DES MONNAIES
donne de l’esprit aux plus simples. De tous les actes de l’administration, ceux, en conséquence, dont on est le moins la dupe, sont ceux qui louchent à l’intérêt personnel. S’ils tendent à procurer, par la finesse, des ressources à l’autorité, les particuliers ne s’y laisseront pas prendre; s’ils font un tort dont les particuliers ne puissent se garantir, comme lorsqu’ils renferment un manquement de foi, quelque artistement déguisé qu’on le suppose, on s’en apercevra bientôt ; dans l’opinion qu’on se formera d’un tel gouvernement, l’idée de la ruse se joindra à celle de l’infidélité, et il perdra la confiance, avec laquelle on fait de bien plus grandes choses qu’avec un peu d’argent acquis par la fraude. Souvent même ce sont les seuls agents du gouvernement qui tirent parti de l’injustice qu on a commise envers les peuples. Le gouvernement perd la conflance, et ce sont eux qui font le profit ; ils recueillent le fruit de la honte qu’ils ont fait rejaillir sur l’autorité.
Ce qui convient le mieux aux gouvernements, c’est de se procurer, non des ressources factices et malfaisantes, mais des ressources réellement fécondes et inépuisables. C’est donc les bien servir que de les écarter des unes, et de leur indiquer les autres.
L effet immédiat de l’altération des monnaies est une réduction des dettes et des obligations payables en monnaie, des rentes perpétuelles ou remboursables, payables par 1 État ou par les particuliers, des traitements et des pensions, des loyers et fermages, de toutes les valeurs enfin, qui sont exprimées en monnaie ; réduction qui fait gagner au débiteur ce qu’elle fait perdre au créancier. C’est une autorisation donnée à tout débiteur dont la dette est exprimée en une certaine quantité de monnaie, de faire banqueroute du montant de la diminution du métal fin employé sous cette même dénomination.
J’ai puisé mes exemples dans les monnaies françaises ; les mêmes altérations ont eu lieu chez presque tous les peuples anciens et modernes. Les gouvernements populaires n’ont pas agi mieux que les autres. Les Romains, dans les plus belles époques de leur liberté, firent banqueroute en changeant la valeur intrinsèque de leurs monuaies. Dans la première guerre punique, l’as, qui devait être de 12 onces de cuivre, n’en pesa plus que 2 ; et dans la seconde, il ne fut plus que de 1 (1).
La Pensylvanie, qui, bien que ce fût avant la révolution d’Amérique, agissait en cela comme État indépendant, ordonna en 1722 qu’une livre sterling passerait pour 1 livre 5 sous sterling (2) ; et les États-Unis, la France même, après s’être déclarés républiques, ont depuis fait pis encore. « Si l’on voulait, dit Steuart, entrer dans le détail « de tous les artifices inventés pour brouiller les idées des « nations relativement aux monnaies, dans le but de dé- « guiser ou défaire paraître utiles, justes ou raisonnables « les altérations qu’en ont faites presque tous les princes, « on en composerait un gros livre (3). » Steuart aurait pu ajouter que ce gros livre aurait peu d’utilité, et n’empêcherait pas qu’un artifice nouveau ne pût être pratiqué dès le lendemain. Ce qu’il faut éclaircir, c’est la fange au sein de laquelle germent ces abus; car si l’on parvient à la transformer en une eau limpide, chaque abus, dès sa naissance, pourra être découvert et déconcerté.
Et qu’on ne s’imagine pas que les gouvernements perdent un avantage précieux en perdant le plaisir de tromper. L’astuce ne leur sert que pendant un temps bien conrt, et finit par leur causer plus de préjudice qu’elle ne leur a fait de profit. Nul sentiment dans l’homme ne tient son intelligence éveillée autant que l’intérêt personnel ; il
(1) Montesquieu, Esprit des Lois, liv. XXII, ch. xi.
(2) Smith, Richesses des nations, liv. II, cliap. n.
(3) Steuart, t. I, p. 653.
Ainsi, un gouvernement qui a recours à cette opération n.î se contente pas de faire un gain illégitime; il excUe te us les débiteurs de sa domination à faire le même gain.
Cependant nos rois, en diminuant ou en augmentant la quantité de métal fin contenue sous une même dénomination, n’ont pas toujours voulu que leurs sujets, dans les relations qu’ils avaient entre eux, se prévalussent de C( tte circonstance pour leur profit particulier. Le gouvernijment a bien toujours entendu payer moins ou recevoir plus d’argent fin qu’il ne devait en payer ou en recevoir ; mais il a quelquefois obligé les particuliers, au moment d un changement, à payer et à recevoir en monnaie anc enne, ou bien en monnaie nouvelle, au cours qui s’établissait entre les deux monnaies (1).
Les Romains en avaient donné 1 exemple lorsque, dans
lî seconde guerre punique, ils réduisirent à une once de c livre l’ûs qui en pesait deux. La république paya en as, c est-à-dire la moitié de ce qu’elle devait. Quant aux particuliers, leurs obligations étaient stipulées en denieis . le dsnier jusque-là n’avait valu que 10 as; l’ordonnance p3rta qu’il en vaudrait 16. 11 fallut payer 16 as ou 16 onces ds cuivre pour un denier i auparavant, on en aurait payé 23, c’est-à-dire, pour chaque denier, 10 as à 2 onces ciaque. La république fit banqueroute de moitié, et n autorisa les particuliers à le faire que d un cinquième.
On a quelquefois regardé une banqueroute faite par l’altération des monnaies comme une banqueroute simple fl anche, portant réduction de la dette. On a cru qu il était moins dur pour un créancier de l’État de recevoir une monnaie altérée, qu’il peut donner pour la même valeur qu’il l’a reçue, que de voir sa créance réduite d’un quart, de moitié, etc. Distinguons. Des deux manières, lecréan-
(1) Voyez l’ordonnance de Philippe le Bel, de 1302 ; celles de Philippe dî Valois, de 1329 et de 1343; celle du roi Jean, de 1354; celle de
Ctiarles VI, de 1421.
cier supporte la perle quant aux achats qu’il fait posté- 1 rieurement à la banqueroute. Que ses rentes soient dimi-
nuées de moitié, ou qu’il paye tout le double plus cher,
: cela revient exactement au même pour lui.
ji Quant aux créanciers qu'il a, il les paie à la vérité sur le
même pied qu’il est payé lui-même par le trésor public ; mais sur quel fondement croit-on que les créanciers de l’État soient toujours débiteurs relativement aux autres citoyens? Leurs relations privées sont les mêmes que celles des autres personnes: et tout porte à croire qu’en
somme totale, il est dû autant aux créanciers de l’Etat par les autres particuliers, qu’il est dû à ceux-ci par les créanciers de l’État. Ainsi, l’injustice qu’on les autorise à exercer est compensée par celle à laquelle on les expose, et la banqueroute provenant de l’altération des monnaies ne leur est pas moins fâcheuse que toute autre.
Mais elle a de plus de très graves inconvénients. Elle occasionne dans les prix des denrées un bouleversement qui a lieu de mille manières, suivant chaque circonstance particulière, ce qui dérange les spéculations les plus utiles et les mieux combinées; elle détruit toute confiance pour prêter et emprunter. On ne prête pas volontiers là où l’on est exposé à rendre plus qu’on a reçu. Les capitaux, en conséquence, ne peuvent pas chercher les emplois productifs. Les maximum et les taxes de denrées, qui marchent souvent à la suite des dégradations des monnaies, portent à leur tour un coup funeste à la production.
La morale d’un peuple ne souffre pas moins des variations monétaires ; elles confondent toujours pendant un certain temps ses idées relativement aux valeurs, et, dans tous les marchés, donnent l’avantage au fripon adroit sur l’honnête homme simple; enfin elles autorisent, par l’exemple et par le fait, le vol et la spoliation, mettent aux prises l’intérêt personnel avec la probité, et l’autorité des lois avec les mouvements de la conscience.
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(liOuis H’olovrski).
Louis Wolowski, né à Warsovie en iSiO, mort en 1876, s’est signalé par de nombreux et savants écrits et par le cours d’Économze ‘politique et industrielle qu’il professa pendant de longues années au Conservatoire des arts et métiers. 11 a contr bué à répandre un des premiers l’idée du crédit foncier dans notre pays, et il fut appelé à diriger la grande institution qui le c( nsacra. A la solidité des connaissances théoriques sur l’éconamie politique et le droit, Wolowski unit une vaste étude d(s faits dans les divers pays qu’il avait parcourus et dont il savait les langues. Député de Paris et plus tard sénateur, il associa son nom et prit part à diverses mesures importantes. 11 défendit, en 1848, les principes de la liberté du travail au Luxembourg contre M. Louis Blanc qui y avait installé ses confé ’ences. Les principaux ouvrages de Louis Wolowski sont consacrés à la liberté du commerce, à la question des banques et à la monnaie. 11 se prononça pour le monopole de la Banque ; il soutint le double emploi légal de l’or et de l’arg< nt contre l’opinion de la majorité des économistes. Sauf C( tte divergence sur un point spécial, il adopta et défendit les pi incipes de l’économie politique tels que les ont posés les maîtres delà science.
Au milieu du Champ-de-Mars, au centre de l’édifice qui étalait les splendeurs de l’Exposition universelle, sf trouvait un pavillon consacré à la collection des poids, diïs mesures et des monnaies du monde entier. Cette P ace d’honneur appartenait à juste titre aux plus admiriibles instruments mis en œuvre pour rapprocher les ir térêts, faciliter les échanges et multiplier les rapports entre les hommes. Les poids et mesures, et les monnaies
fournissent le levier le plus énergique de la sécurité et de la fidélité des transactions ; ils ramènent à une sorte de 1 angage commun l’infinie variété des relations, en leur imprimant le sceau de l’équité.
Le service rendu par celte invention du génie humain a suivi la marche même du développement acquis à l’échange des produits et à l’échange des services. Alors que dans chaque contrée on voyait dominer l’isolement local, la variété infinie des modes d’évaluation de la longueur, du poids, du volume, s’ajoutait à la variété infinie des monnaies ; un vieux chroniqueur, sans porter sa pensée au delà de notre pays, émettait le vœu, resté longtemps stérile, de voir mettre un terme à cette triste diversité de mesures et de monnaies, « qu’on voudrait, disait-il, mais qu’on ne pourra jamais réduire en une seule. » Dieu merci, nous possédons aujourd’hui en France une langue commerciale d’un accès facile pour tous, grâce à l’unité des poids et mesures, et un évaluateur commun, au moyen de la fixité et de l’uniformité de l'instrument intermédiaire des échanges. Cette réforme n’est pas un des moindres titres d’honneur de notre révolution : en rattachant le système métrique à la grandeur même du globe, le législateur a ramené aussi les monnaies au type invariable qui sert à déterminer les poids et mesures. Une pensée d’avenir faisait proposer à Prieur, delà Côte-d’Or (1), de graver sur la première pièce d’or frappée suivant le système métrique un génie cherchant à déterminer la grandeur du méridien terrestre. « A cet effet (nous citons ses paroles), il porterait d’une main hardie l’une des pointes d’un compas sur le pôle même, l’autre pointe étant dirigée vers l’équateur, ce qui indiquerait cette distance naturelle qui sert d’étalon primordial à toutes nos mesures. Cette légende : Pour l'univers, annoncerait
(1) Rapport au conseil des Cinq-Cents, au nom de la commission des finances, sur la loi des monnaies, 17 ventôse an VI.
que celle opération n’est particulière à aucune localité, que son utilité s’étend à toutes sortes de mesures, et qu’elle doit servir à tous les peuples. »
La parole prophétique de Prieur paraît à la veille de s’accomplir; ce n’est pas pour satisfaire une vaine curiosité que tous les peuples ont réuni les instruments des p(ids et mesures et les monnaies qu’ils emploient, c’est p( ur franchir une nouvelle et dernière étape; après avoir singulièrement réduit le nombre des types locaux, ou les a\oir ramenés à Tunité nationale, ils cherchent aujourd’iui à s’entendre pour établir l’unité universelle. Le système métrique rallie à cet égard des suffrages de plus er plus nombreux et décisifs; il nous est permis d’espérer que l’exposition de 1867 aura contribué à faire saluer biantôt l'unité générale des poids et mesures, et la communauté de la monnaie internationale.
A vrai dire, il n’existe plus d’obstacle sérieux en ce qi i concerne la solution désirable pour les poids et mesures. Les difficultés paraissent plus graves en ce qui touche le règlement uniforme du régime monétaire ; elles m sont cependant pas insurmontables. Ces difficultés tiennent à la nature des choses; si un lien intime doit eîister entre le système des poids et mesures et le systè ne monétaire, on ne saurait méconnaître la différence fondamentale qui les sépare. Les poids et mesures déterminent d’une manière absolue, éternelle, invariable la longueur, la gravité, le volume des objets matériels; la distance et le temps n’exercent sur eux aucun empire. Toute grandeur, de quelque ordre qu’elle soit, se mesure par une grandeur de la même espèce, adoptée comme urité; ce type reste identiquement le même, dans les rapports précisés par les poids et mesures. Il n’en est pas de même lorsqu’il s’agit d’exprimer la valeur des choses. Le rapport ne s’établit plus entre une quotité permanente et une quotiié variable : il entraîne forcément la compa-