HT
raison entre deux termes dont aucun ne possède une fixité absolue. La valeur ne peut être exprimée qu’au moyen d’une valeur ; il faut donc renoncer ici à l’idéal de la stabilité qu’on a recherché pour poser la base inébranlable du système métrique; tout ce qu’il est permis d’atteindre, c’est une stabilité relative, en s’appliquant à trouver la mesure la moins variable (1).
Il importe de ne pas confondre l’instrument du mesurage avec l’objet mesuré ; le thermomètre indique la chaleur, il n’est pas la chaleur ; la balance marque le poids, elle n’en est pas l’équivalent. Un mètre, un hectolitre, déterminent la longueur et le volume des objets, mais sans se confondre avec eux et sans les remplacer.
Il en est autrement de la valeur destinée à donner l’idée de ce que sont les autres valeurs ; elle en est à la fois la
(l)On peut apprécier la valeur des choses, on ne peut pas la mesurer, c’est-à-dire la comparer avec un t}’pe invariable et connu, parce qu’il n’y en a point... « Une toise ou un mètre sont de véritables mesures, parce qu’elles présentent toujours à l’esprit l’idée d’une même grandeur. Fussé-je au bout du monde, je suis certain qu’un homme de 5 pieds 6 pouces (mesure de France) a la même taille qu’un homme de 5 pieds 6 pouces en France. Si, l’on me dit que la grande pyramide de Ghizé a lüO tois [de largeur à sa base, je peux à Paris mesurer un espace de 100 toises et me former une idée exacte de cette base ; mais si l’on me dit qu’un chameau vaut au Caire 50 sequins, qui font environ 2,800 grammes d’argent ou 500 francs, je n’ai pas une idée précise de la valeur de ce chameau, parce que les 500 francs d’argent valent indubitablement moins à Paris qu'au Caire, sans que je puisse dire de combien ils sont inférieurs en valeur. » (J.-B. Say, Traité d'Économie politique,, t. I, chap. xxvii : De la production des richesses, p. 280.)
« Le caractère d’une mesure est d’être invariable elle-même, de manière que, appliquée à différentes époques au môme objet, on sache les variations qu’il a subies, ou à des objets distincts, quel est le rapport de leurs grandeurs. La monnaie ni, à vrai dire, aucun autre objet ne peut servir, en raison de sa valeur, à mesurer exactement la valeur d’un autre objet, parce que la valeur de tout objet quelconque est variable de sa nature, et qu’en conservant soigneusement l’objet qui aurait servi de mesure, on ne lui trouve plus, dans un autre temps ou dans un autre lieu, la valeur dont il était pourvu. \> (J.-B. Say, Cours complet, 111® part., chap. vi, p. 385.)
J f .•- il
^ tt'
MTÎJ
I'Sj
lir ' *
ü.-ij ' M '?
ïî^ei
id
lll,
lüO LECTURES CHOISIES D’ECONOMIE POLITIQUE.
7) esure et \ équivalent, le signe indicateur et le gage inatüriel. Autre chose est mettre en mouvement le mètre et rtiectolitre pour obtenir la notion exacte de la longueur de tel tissu, ou de la masse de telle denrée, autre chose e;t posséder le métal précieux, destiné, par le consentement universel et par la loi, à traduire la valeur des Closes.
On ne cède pas la balance, le mètre, le thermomètre, quand on calcule le poids, la longueur, le degré de chalimr ; on transmet au contraire, ou on s’engage à transmettre le métal employé à servir d’intermédiaire aux échanges des produits ou des services.
Il ne suffit pas qu’un objet soit valable, pour qu’il serve utilement d’instrument de circulation. Dans son a dmirable traité su7' la formation et la distiibutioîi des richesses, Turgota posé le vrai principe : toute marchandise (, les deux propriétés essentielles de la monnaie, de mesurer et de représenter toute valeur, et, dans ce sens, toute iiarchandise est monnaie. Réciproquement toute monnaie est essentiellement marchandise. Mais les métaux,
( t surtout l’or et l’argent, y sont plus propres qu’aucune i.utre substance. Ils sont homogènes, durables, se divisent ( t se recomposent à volonté, se conservent sans perte, se transportent sans grands frais, car ils possèdent une içrande valeur sous un poids et un volume peu considé- •ables, et ils sont faciles à vérifier pour leur qualité. Tels sont les motifs en vertu desquels l’or et V argent sont constitués, par la nature des choses, monnaie et monnaie tnivei'selle, indépendamment de toute convention et de loute loi ; ils ne sont point des signes de la valeur; ils ! ont susceptibles de former la mesure et le gage des au- 1 res valeurs comme tous les autres objets qui sont dans le commerce, et qui ont une valeur. Ils n’en diffèrent que parce qu’étant à la fois plus divisibles, plus inalté- ’ables et plus faciles à transporter que les autres mar-
chandises, il est plus commode de les employer à tout représenter. Les autres métaux sont loin de posséder ces qualités diverses au même degré, aussi ne sont-ils utilisés à cet usage que subsidiairement ; ils n’ont pas également contribué à faciliter la division du travail et l’association des efforts, ce point de départ de tous les progrès de la production.
Turgot n’insiste pas assez sur une qualité essentielle des métaux précieux, celle de varier le moins de valeur dans l’espace de temps qui embrasse la durée ordinaire des transactions humaines. Ils ne se consomment guère et leur masse se conserve en grossissant; quelle que soit l’importance des récoltes nouvelles d’or et d’argent, la proportion dans laquelle elles produisent diminue vis-àvis des réserves acquises, et, par voie de conséquence, leur influence sur la valeur totale décline. Tandis que des moissons plus ou moins abondantes font rapidement osciller le prix du blé, parce que la portion conservée n'atteint pas le chiffre d’une seule récolte, les alluvions d’or et d’argent n’expriment qu’une fraction minime des existences en métaux précieux. La valeur de ceux-ci conserve une marche plus régulière, elle échappe à des variations soudaines. Cet avantage particulier a beaucoup contribué à les faire adopter et conserver comme monnaie.
Si nous avons réussi à rendre clairement notre pensée, il doit être reconnu qu’au lieu de se poser d’une manière simple, comme la question des poids et mesures, la question de la monnaie est singulièrement complexe. Elle se présente principalement sous un double aspect, qu’il est essentiel de ne point confondre :
La fixité matéy'ielle de la substance employée pour V outillage monétaii'e.
La stabilité de la valeur expiimée par cette substance.
Sous le premier aspect, tout le monde est d’accord, personne ne conteste l’utililé d’une règle immuable qui
p ’éserve les disques de métal employés sous une certaine dénomination, de toute altération intrinsèque, de toute d< térioration quant au poids et au c’est-à-dire
quant à la proportion de l'or et de l’argent purs qui entrent dans la masse. Ramener la composition et le poids d(!S espèces métalliques à un rapport constant avec la bt se adoptée par le système métrique, c’est une décisive ccnquête ; elle élève un obstacle désormais invincible au retour du morbus numericus, dont gémissaient les siècles Pc ssés ; elle prévient les falsifications ofîcielles qui jetaient fréquemment le désordre dans les transactions, et qui faisaient la désolation de l’agriculture, du commerce et d(i l’industrie. Nous possédons enfin des espèces sonnantes, droites de poids et de titre, qui échappent à la fraude et aux mutations capricieuses ; les anciennes erreurs qui rattachaient au pouvoir souverain la faculté d’imprimer atx pièces d’or et d’argent une valeur arbitraire, sont di jsipées ; on est revenu aux notions exactes déjà formulé îs par le génie d’Aristote et par la pénétrante logique des jurisconsultes romains.
Aristote dit, en parlant de la monnaie :
« On convint de donner et de recevoir dans les échanges une matière qui, utile par elle-même, fût aisément miniable dans les usages habituels de la vie ; ce fut du fe:*, par exemple, de l’argent, ou telle autre substance analogue, dont on détermina d’abord la dimension et le poids, et qu’enfin, pour se délivrer des embarras de continuels mesurages, on marqua d’une empreinte particulière, signe de sa valeur. »
. ^e principe est nettement posé ; une marchandisetierce tertium comparationis, comme l’ont nommée les juiisconsultes romains, facilite les relations d’échange, en ramenant la valeur de tous les produits au langage conmun du prix; cette marchandise- tierce vaut par la substance, par la composition intrinsèque, qu’un signe
extérieur, Vempi'einte^ se borne à constater et à révéler.
Cette vérité fondamentale n’a jamais été plus clairement mise en relief que dans ce passage admirable de Paul, conservé au Digeste (1. 18, titre 1, 1).
« La vente commença par l’échange ; jadis il n’y avait pas de monnaie, et rien ne distinguait la marchandise du prix. Chacun, suivant la nécessité des temps et des choses, troquait ce qui lui était inutile contre ce qui pouvait lui présenter de l’utilité, car on voit le plus souvent que ce que l’on possède en trop manque à l’autre. Mais comme il n’arrivait pas toujours ni aisément que l’un possédât ce que l’autre désirait, on choisit une matière dont la constatation publique et durable permît de subvenir aux difficultés communes de l’échange par l’identité de l’évaluation : cette matière, revêtue d’une empreinte officielle, ne porte plus le nom de marchandise, mais celui de prix. »
Certes, Adam Smith, Turgot et J.-B. Say n’auraient point hésité à signer cette belle définition, qui suffit pour montrer que si l'économie politique est devenue depuis un siècle une science distincte, les doctrines fondamentales qu’elle enseigne étaient en grande partie familières aux esprits éminents de l’antiquité.
« L’autorité gardienne de la loi publique fut appelée à constater et à garantir la composition et le poids des espèces métalliques. Cette mesure de garantie ne tarda pas à devenir l’occasion et le prétexte des fraudes les plus honteuses et des altérations les plus graves. La foi attachée à l’empreinte fit naître la tentation d’en abuser ; le prince auquel la fabrication de la monnaie était dévolue, car il était présumé devoir veiller en père sur la richesse publique, se persuada ou feignit de croire que la valeur de la monnaie venait de l’effigie destinée simplement à en certifier l’intégrité. La monnaie, appelée à servir de régulateur aux conventions et de gage aux échanges, per-
iT ; * -•
- c*’*' -* if -
fl
iLl»
cil le caractère essentiel de pureté et de fixité, en subiss int l’atteinte de la fraude (d). »
Les erreurs et les abus se tiennent : la sophistication officielle de la monnaie entraîna la défense d’exporter le numéraire et les violences du maximum: elle s’unit aux rigueurs du système mercantile pour entraver les rapports entre les peuples et pour susciter de tristes bosti- 1 tés.
Les pratiques déplorables des gouvernements, empressés de tourner au prolit d’un fisc besogneux la vieille idée oui rattachait la valeur des monnaies à la volonté arbitraire du prince, luttèrent contre les révoltes de la conscience et contre les enseignements d’esprits supérieurs, c ffranchis de la routine, instruits aux sources pures de la sagesse antique, mûris par la réflexion.
Nous avons essayé, il y a quelques années, de mettre en lumière deux documents presque inconnus et oubliés : 1 i Ti'aictie de la première invention des monnoies, de Nicole <>resme, évêque de Lisieux (écrit vers 1370), et le Traité de h monnaie , de l’astronome Copernic (écrit vers 13:26) (2). ( es deux ouvrages renferment des aperçus sains et vigoul eux ; ils témoignent d’une égale entente de l’importance i Itachée à ce que l’instrument des échanges fût mainteiiu droit de poids et de titre^ et d’une pareille justesse de ^ lies en ce qui concerne le pouvoir du prince sur le règlement de la valeur monétaire.
Nicole Oresme et Copernic parlent de l’or et de l’argent comme étant destinés, par la nature des choses, à servir c e monnaie.
Le prince a été appelé, comme personne publique et de la plus grande autorité, à signer la monnaie ; « le cours et
(1) Voir le mémoire sur Nicole Oresme (p. xxxvii) publié dans notre V Diurne : Nicole Oresme et Copernic^ 1864. (L. W.)
(?) Nicole Oresme et Copertiic, 1 vol. gr. in-8°, l854. Guillaumin, é liteur.
prix des monnoies doit être au royaume comme une loy et une ferme ordonnance qui nullement ne se doit muer ni changer. » L’effigie du prince ne doit servir que de garantie. La mutation des monnaies est d’autant plus périlleuse qu’u elle n’est pas sitôt sentie ni aperçue du peuple, comme le serait une autre cueillette, et toutefois nulle telle ou semblable ne peut être plus griefve ni plus grande. Encore en la terre où telles mutations se font, le fait de marchandise est si trouble, que les marchands et méchaniques ne savent comment communiquer ensemble..., et ainsi par telles mutations le monde est troublé (1). »
Ces justes appréciations de Nicole Oresme sont confirmées par Copernic : « Quelque innombrables, dit-il, que soient les fléaux qui d’ordinaire amènent la décadence des royaumes, des principautés et des républiques, les quatre suivants sont à mon sens les plus redoutables : la discorde, la mortalité, la stérilité delà terre et la détérioration de la monnaie. Pour les trois premiers, l’évidence fait que personne n’en ignore. Mais pour le quatrième, qui concerne la monnaie, excepté quelques hommes de grand sens, personne ne s’en occupe. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas d’un seul coup, mais petit
à petit, par une action en quelque sorte latente, qu’il ruine l’État. »
Et il ajoute :
« L’or et l’argent marqués d’une empreinte constituent la monnaie servant à déterminer le prix des choses... La monnaie est donc en quelque sorte une mesure commune d’estimation des valeurs ; cette mesure doit toujours être fixe et conforme à la règle établie. Autrement, il y aurait de toute nécessité désordre dans l’État : acheteurs et vendeurs seraient à tout moment trompés, comme si l’aune,
(1) Nicole Oresme et Copernic. (L. W.)
bT"
K*'; '1 Vf' '
si
1 i boisseau ou le pied ne conservaient point une quotité certaine. »
Enfin le grand astronome détermine les conditions de Li monnaie :
O L’établissement de la monnaie a la nécessité pour cmse. Bien qu’en pesant seulement l’or ou argent^ on aur lit pu pratiquer les échanges, ces métaux étant considérîs partout du consentement unanime des hommes CDmme chose de prix, cependant comme il y aurait de nombreux inconvénients à être obligé d’apporter toujours des poids avec soi, et tout le monde n’étant pas apte à connaître du premier coup d’œil la pureté de l’or et de l’argent, on convint de faire marquer la monnaie par l’autorité, d’une empreinte destinée à révéler ce que chaque pièce contient d’or et d’argent et à servir de gar mtie à la foi publique. »
Nous ne voulons pas multiplier ces citations, bien qu’elles semblent avoir un intérêt de doctrine, supérieur à celui d’une simple satisfaction de la curiosité provoquée par une sorte d’exhumation archéologique. Les principes nettement établis et acceptés aujourd’hui ne S3ut que la confirmation définitive des vérités comprises par les esprits éminents des temps passés. Jean Bodin en l 'rance (lofiS et 1578) (1), Scaruffi en Italie (1582), Price ■^’aughan, Cotton, Petty, North, Harris et Locke en Angleterre (au dix-septième siècle), ont parcouru successivement la voie ouverte par Nicole Oresme et par Copernic (2); leurs efforts réunis, couronnés par les travaux
(1) V. notre livre : Jean Bodin et son temps, tableau des théories P )iitiques et des idées économiques au seizième siècle. (Henri Baud; illart.)
(2) Le Club d’économie politique de Londres a publié, sous le titre dit Tractsonmoney, le recueil des plus anciens écrits consacrés à cette nratière en Angleterre. En tête figure le travail de Price Vaughan : A d scourse of coin and coinage, the first invention, use, matter, forms, P 'oportions a7id différences, ancient and modem. (L. W.)