LE PRIX DU BLE ET LES SECOURS DONNÉS AUX PAUVRES
(Benjamin Franklin)
Benjamin franklin, né a Boston en 1706, mort à Philadelphie en 1798, a laissé une grande réputation de sagesse par ses écrits et par sa vie. Vertueux et habile à se rendre heureux, il a consigné son secret dans des maximes et des conseils devenus populaires. Il joua, dans son pays, un grand rôle comme politique et comme diplomate au moment où les colonies américaines s’émancipaient de la domination anglaise. Imprimeur par profession, physicien connu par ses découvertes, il a laissé des mémoires, des lettres, des écrits d’utilité publique et de science; mais c’est’à un petit nombre de morceaux, qu’on relira toujours comme des modèles accomplis de sagesse pratique et de fine et spirituelle bonhomie, qu’il doit sa célébrité dans le monde entier. Sa. Science du bonhomme Richard, qui n’a que quelques pages, son Plan de vie, où il explique par quelles maximes et par quels procédés ingénieux de conduite il est arrivé à s’affermir dans la pratique du bien, sont encore dans toutes les mains. Les ouvriers surtout v trouvent les conseils les plus propres à les éloigner des folles utopies et à les faire persévérer dans les voies du travail et de 1 économie. Franklin n’est pas un économiste à proprement parler par l’étendue et le caractère scientifique des ouvrages, mais il a traité plus d’un point d’économie politique d’une façon originale, piquante, et toujours guidé par une raison sûre.
(1) « Cet excellent morceau a été publié à Londres, dans le Londoii- Chronicle, en 1760, neuf ans avant qii’Adara Smith publiât ta Richesse des Nations, Franklin doit être considéré comme un des fondateurs de l’économie politique; nul n’a défendu et répandu de plus saines idées. » (Note de M. Edouard Laboulaye.dans son édition des Eisais de morale et d'écojiomie politique de B. Franklin).
A Messieurs du public.
J appartiens à cette classe du peuple qui vous nourrit tous et qu’en ce moment vous écrasez tous; en un mot, je suis fermier.
Vos journaux nous apprennent que Dieu a envoyé une mauvaise récolte à quelques pays de l’Europe. Je pensais que cela profiterait à la vieille Angleterre, et que nous obtiendrions un bon prix de notre grain, ce qui apporterait des millions chez nous, et nous ferait nager dans l’argent, chose peu commune, assurément.
Mais la sagesse du gouvernement a défendu l’exportation.
« Bon, ai-je dit, nous nous contenterons du prix du marché, chez nous.
— Non, ont répondu mçsseigneurs de l’émeute ; ce prix, vous ne l’aurez pas. Apportez votre blé au marché, si vous l’osez; nous le vendrons pour vous et pas cher, si même nous ne le prenons pour rien. »
Attaqué par les deux bouts de la Constitution, par la tête et la queue du Gouvernement, que faire?
Faut-il garder mon blé au grenier pour nourrir et augmenter le peuple des rats? Soit! ils ne seront pas plus ingrats que ceux que j’ai l’habitude de nourrir.
Nous autres fermiers, sommes-nous donc les seuls à qui l’on envie les profits d’un honnête labeur? Et pourquoi? Un de ces écrivailleurs qui nous déchirent, publie la carte du dîner que j’ai donné pour les épousailles de ma fille, et proclame à la face du monde entier que nous avons eu l’insolence de manger du bœuf et du poudding! N’a-t-il donc pas lu dans le saint livre ce précepte : Tu ne muscleras pas le bœuf qui foule le grain, ou pense- t-il que nous soyons moins dignes de bien vivre que nos bœufs?
Oui, mais les manufacturiers! les manufacturiers ! Il