‹ Lectures choisies d'économie politique [microform];Chapitre 5 sur 69 · ET LA DIVISION DES TRAVAUX · texte numérisé non relu

ET LA DIVISION DES TRAVAUX

(Adam Smith)

Adam Smith, né dans le village de Kirkaldy, du comté de Fife, en Écosse, le 5 juin 1723, mort en 1790, est le principal fondateur de l’économie politique moderne, dont il a exposé les principes dans son ouvrage intitulé : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). Professeur de philosophie morale à Glascow, il avait publié quelques années auparavant sa célèbre Théorie des sentiments moraux, qui lui assigne un rang distingué parmi les philosophes. Il doit beaucoup aux Économistes français, nommés physiocrates, dont le chefétaitQuesnayetdontle plus illustre représentant estTurgot. Il les vit dans son séjour en France, et il aurait dédié son ouvrage à Quesnay, si celui-ci n’avait été enlevé par la mort au moment où paraissaient les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. A. Smith élimina la partie systématique et hypothétique de la théorie des Économistes, pour fonder l’économie politique sur le travail sous toutes ses formes et non plus seulement sur la terre. Il défend la liberté de l’industrie et du commerce et embrasse la science dans toutes ses parties. Le début de son livre est très frappant par le rôle prépondérant qu’il attribue à l’homme et par l’analyse très neuve et très Bachrillart. I

fine qu’il fait des immenses avantages de la division du travail qu’il démontre à l’aide d’un exemple resté fameux : la fabrication des épingles. Nous citons seulement ce qui sert de conclusion générale à ces longs développements. Jamais les bienfaits de la société et de l’échange n’avaient été si parfaitement mis en lumière.

Observez dans un pays civilisé et florissant, ce qu’est le mobilier d’un simple journalier ou du dernier des manœuvres, et vous verrez que le nombre des gens dont l’industrie a concouru pour une part quelconque à lui fournir ce mobilier, est au delà de tout calcul possible. La veste de laine, par exemple, qui couvre ce journalier, toute grossière qu’elle paraisse, est le produit du travail réuni d’une innombrable multitude d’ouvriers. Le berger, celui qui a trié la laine, celui qui l’a peignée ou cardée, le teinturier, le fileur, le tisserand, le foulonnier, celui qui adoucit, cbardonne et unit le drap, tous ont mis une portion de leur industrie à l’achèvement de cette œuvre grossière. Combien d’ailleurs n’y a-t-il pas eu de marchands et de voituriers employés à transporter la matière à ces divers ouvriers qui souvent demeurent dans des endroits fort distants les uns des autres ! Que de commerce et de navigation mis en mouvement ! Que de constructeurs de vaisseaux, de matelots, d’ouvriers en voiles et en cordages, mis en œuvre pour opérer le transport des différentes drogues du teinturier, rapportées souvent des extrémités du monde ! Quelle variété de travail aussi pour produire les outils du moindre de ces ouvriers ! Sans parler des machines les plus compliquées, comme le vaisseau du commerçant, le moulin du foulonnier, ou même le métier du tisserand, considérons seulement quelle multitude de travaux exige une des machines les plus simples, les ciseaux avec lesquels le berger a coupé la laine. Il faut que le mineur, le constructeur du fourneau où le minéral a été fondu, le bûcheron qui a coupé

le bois de la charpente, le charbonnier qui a cuit le charbon consommé à la fonte, le briquetier, le maçon, les ouvriers qui ont construit le fourneau, le constructeur du moulin de la forge, le forgeron, le coutelier, aient tous contribué, par la réunion de leur industrie, à la production de cet outil. Si nous voulions examiner de même

chacune des autres parties de l’habillement de ce même “j journalier, ou chacun des meubles de son ménage, la

I grosse chemise de toile qu’il porte sur la peau, les sou-

I liers qui chaussent ses pieds, le lit sur lequel il repose,

J et toutes les différentes parties dont ce meuble est com-

I posé ; le gril sur lequel il fait cuire ses aliments, le char-

J bon dont il se sert, arraché des entrailles de la terre et

! apporté peut-être par de longs trajets sur terre et sur

, mer, tous ses autres ustensiles de cuisine, ses meubles

de table, ses couteaux et fourchettes, les assiettes de terre ou d étain sur lesquelles il sert et coupe ses aliments, les différentes mains qui ont été employées à préparer son pain et sa bière, le châssis de verre qui lui procure à la fois de la chaleur et de la lumière, en l’abritant du vent et de la pluie ; l’art et les connaissances qu’exige la préparation de cette heureuse et magnifique invention, sans laquelle nos climats du Nord offriraient à peine desha- I bitations supportables ; si nous songions aux nombreux I outils qui ont été nécessaires aux ouvriers employés à produire ces diverses commodités; si nous examinions en détail toutes ces choses ; si nous considérions la variété et la

quantité de travaux que suppose chacune d’elles, nous sentirions que, sans l’aide et le concours de plusieurs milliers de personnes, le plus petit particulier, dans un pays civilisé, ne pourrait être vêtu et meublé, même selon ce que nous regardons assez mal à propos comme la manière la plus simple et la plus commune. Il est bien VI ai que son mobilier paraîtra extrêmement simple et commun, si on le compare avec le luxe extravagant d’un

grand seigneur ; cependant, entre le mobilier d’un prince d’Europe et celui d’un paysan laborieux et rangé, il n’y a peut-être pas autant de différence qu’entre les meubles de ce dernier et ceux de tel roi d’Afrique qui règne sur dix mille sauvages nus, etiqui dispose en maître absolu de leur liberté et de leur vie.

Dans une société civilisée, chacun a besoin à tout moment de l’assistance et du concours d’une multitude d’hommes, tandis que toute sa vie suffirait à peine pour lui gagner l’amitié de quelques personnes. Dans presque toutes les espèces d’animaux, chaque individu, quand il est parvenu à sa pleine croissance, est tout à fait indépendant, et, tant qu’il reste dans son état naturel, il peut se passer de Taide dé toute autre créature vivante. Mais l’homme a presque Sontinuellement besoin du secours de ses semblables, et c’est en vain qu’il l’attendrait de leur seule bienveillance.il serabienplus sûr de réussir, s’il s’adresse à leur intérêt personnel et s’il leur persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu’il souhaite d’eux. C’est ce que fait celui qui propose à un autre un marché quelconque ; le sens de sa proposition est ceci : Donnez-moi ce dont j'ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-même ; et la plus grande partie de ces bons offices, qui nous sont si nécessaires, s’obtiennent de cette façon. Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur intérêt (1) ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous parlons, c’est toujours de leur avantage. Il n’y a qu’un mendiant qui puisse se ré-

(1) L’économie politique ne s’occupe que de ces services rémunérés et par conséquent intéressés. Il serait absurde de lui imputer pour cela la négation de la charité, du devoir, du dévouement. (H. B.)

soudre à dépendre de la bienveillance d’autrui | encore ce mendiant n’en dépend-il pas en tout : c’est bien la bonne volonté des personnes charitables qui lui fournit le fond entier de sa subsistance ; mais quoique ce soit là en dernière analyse le principe d’où il tire de quoi satisfaire aux besoins de sa vie, cependant ce n’est pas celui-là qui peut y pourvoir à mesure qu’ils se font sentir. La plus grande partie de ses besoins du moment se trouvent satisfaits, comme ceux des autres hommes, par traité, par échange et par achat. Avec l’argent que l’un lui donne, il achète du pain. Les vieux habits qu’il reçoit d’un autre, il les troque contre d’autres vieux habits qui l’accommodent mieux, ou bien contre un logement, contre des aliments, ou enfin contre de 1 argent qui lui servira à seprocurer un logement, des aliments ou des habits quand il en aura besoin.

Gomme c’est ainsi par traité, par troc et par achat que nous obtenons des autres la plupart de ces bons offices qui nous sont mutuellement nécessaires, c’est cette même disposition à trafiquer qui a dans l’origine donné lieu à la division du travail. Par exemple, dans une tribu de chasseurs ou de bergers, un individu fait des arcs et des flèj ches avec plus de célérité et d’adresse qu’un autre. Il tro- I quera fréquemment ces objets avec ses compagnons contre du bétail ou du gibier, et il ne tarde pas à s’apercevoir que, par ce moyen, il pourra se procurer plus de bétad et de gibier que s’il allait lui-même à la chasse. Par ca cul d intérêt donc, il fait sa principale occupation de riquer des arcs et des flèches, et le voilà devenu une j espece d’armurier. Un autre excelle à bâtir et à couvrir ^ es petites huttes ou cabanes mobiles ; ses voisins prennent 1 habitude de l’employer à cette besogne, et de lui donner en récompense du bétail et du gibier, de sorte qu à la fin il trouve qu’il est de son intérêt de s’adonner exc usnement à cette besogne et de se faire en quelque sorte charpentier et constructeur. Un troisième devient

de la même manière forgeron ou chaudronnier ; un quatrième est le tanneur ou le corroyeur des peaux ou cuirs qui forment le principal vêtement des sauvages. Ainsi la certitude de pouvoir troquer tout le produit de son travail qui excède sa propre consommation, contre un pareil surplus du produit du travail des autres qui peut lui être nécessaire, encourage chaque homme à s’adonner à une occupation particulière, et à cultiver et perfectionner tout ce qu’il peut avoir de talent et d’intelligence pour cette espèce de travail.

Dans la réalité, la différence des talents naturels entre les individus est bien moindre que nous ne le croyons, et les aptitudes si différentes qui semblent distinguer les hommes de diverses professions quand ils sont parvenus à la maturité de l’âge, n’est pas tant la cause que 1 effet de la division du travail, en beaucoup de circonstances. La différence entre les hommes adonnés aux professions les plus opposées, entre un philosophe, par exemple, et un portefaix, semble provenir beaucoup moins de la nature que de l’habitude et de l’éducation. Quand ils étaient l’un et l’autre au commencement de leur carrière, dans les six ou huit premières années de leur vie, il y avait peut-être entre eux une telle ressemblance que leurs parents ou camarades n’y auraient pas remarqué de différence sensible. Vers cet âge ou bientôt après, ils ont commencé à être employés à des occupations fort différentes. Dès lors a commencé entre eux cette disparité qui s’est augmentée insensiblement, au point qu’aujourd hui la vanité du philosophe consentirait à peine à reconnaître un seul point de ressemblance. Mais, sans la disposition des hommes à trafiquer et à échanger, chacun aurait été obligé de se procurer lui-même toutes les nécessités et commodités de la vie. Chacun aurait eu la même tâche à remplir et le même ouvrage à faire, et il n’y aurait pas eu lieu à cette grande différence d’occupations, qui seule

peut donner naissance à une grande différence de talents.

Comme c’est ce penchant à troquer qui donne lieu à cette diversité de talents, si remarquable entre hommes de différentes professions, c’est aussi ce même penchant qui rend cette diversité utile. Beaucoup de races d’animaux, qu’on reconnaît pour être de la même espèce, ont reçu de la nature des caractères distinctifs et des aptitudes différentes beaucoup plus sensibles que celles qu’on pourrait observer entre les hommes, antérieurement à l’effet des habitudes et de l’éducation. Par nature, un philosophe n’est pas de moitié aussi différent d’un portefaix, en aptitude et intelligence, qu’un mâtin l’est d’un lévrier, un lévrier d’un épagneul, et celui-ci d’un chien de berger. Toutefois ces différentes races d’animaux, quoique de même espèce, nesont presque d’aucune utilité les unes pour les autres. Le mâtin ne peut pas ajouter aux avantages de sa force en s’aidant de la légèreté du lévrier ou de la sagacité de l’épagneul, ou de la docilité du chien de berger. Les effets de ces différentes aptitudes ou degrés d’intelligence, faute d’une faculté ou d’un penchant au commerce et â l’échange, ne peuvent être mis en commun, et ne contribuent pas le moins du monde à l’avantage ou à la commodité commune de l’espèce. Chaque animal est toujours obligé de s’entretenir et de se défendre lui-même à part et indépendamment des autres, et il ne peut retirer la moindre utilité de cette variété d’aptitudes que la nature a réparties entre ses pareils. Parmi les hommes, au contraire, les talents les plus disparates sont utiles les uns aux autres ; les différents produits de leur industrie respective, au moyen de ce penchant universel à ' troquer et à commercer, se trouvent mis, pour ainsi dire, en une masse commune où chaque homme peut aller acheter, suivant ses besoins, une portion quelconque du produit de l’industrie des autres.

(Frédéric Basiiat)

Frédéric Bastiat, né à Bayonne en 1801, mort à Rome en 1850, est un des principaux économistes français. Éminent comme théoricien, bien qu’on puisse contester quelques-unes de ses vues, notamment sur la rente foncière, il l’est aussi comme écrivain. Nul n’a su donner plus de relief et une forme plus piquante à ses idées dans des écrits presque tous empreints d’un caractère polémique. Bastiat appartient à l’école libérale économique poussée jusqu’à l’exclusion presque entière de l’intervention de l’État à l’exception de la sécurité publique. Ses écrits en faveur du libre échange, notamment ses Sophismes économiques^ jouissent d’une grande célébrité. Ses petits traités intitulés Pamphlets sont dirigés, non contre les personnes, mais contre les idées fausses, qui combattent l’intérêt général au nom d’intérêts privés ou de vues systématiques. Les adversaires de Bastiat sont les protectionnistes et les socialistes, les organisateurs de société à priori. Il croit, comme tous les économistes, que la société a des lois, des conditions d’existence naturelles. Plus qu’aucun autre même, il se montre pénétré de Vharmonie de ces lois. De là le titre de son seul ouvrage dogmatique : les Harmonies économiques. Personne, dans cet ordre d’idées, n’a eu plus d’esprit depuis Galiani, et il y joint sur la société et sur l’ensemble de la science économique des vues et un jugement bien supérieurs.

Est-il bien certain que le mécanisme social, comme le mécanisme céleste, comme le mécanisme du corps humain, obéisse à des lois générales ? Est-il bien certain que ce soit un ensemble harmonieusement organisé ? Ce qui s’y fait remarquer surtout, n’est-ce pas l’absence de toute

organisation ? N’est-ce pas précisément une organisation que recherchent aujourd’hui tous les hommes de cœur et d’avenir, tous les publicistes avancés, tous lespionniers de la pensée ? Ne sommes-nous pas une pure juxtaposition d’individus agissant en dehors de tout concert, livrés aux mouvements d’une liberté anarchique ? Nos masses innombrables, après avoir recouvré péniblement et l’une après l’autre toutes les libertés, n’attendent-elles pas qu’un grand génie les coordonne dans un ensemble harmonieux? Après avoir détruit, ne faut-il pas fonder?

Si ces questions n’avaient d’autre portée que celle-ci : La société peut-elle se passer de lois écrites, de règles, de mesures répressives? chaque homme peut-il faire un usage illimité de ses facultés, alors même qu’il porterait atteinte aux libertés d’autrui, ou qu’il, infligerait un dommage à la communauté tout entière? en un mot, faut-il voir dans cette maxime : Laissez faire, laissez passer, la formule absolue de l’économie politique? si, dis-je, c’était là la question, la solution ne pourrait être douteuse pour personne. Les économistes ne disent pas qu’un homme peut tuer, saccager, incendier, que la société n’a qu’à le laisser faire; ils disent que la résistance sociale à de tels actes se manifesterait de fait, même en l’absence de tout code ; que, par conséquent, cette résistance est une loi générale de l’humanité ; ils disent que les lois civiles ou pénales doivent régulariser et non contrarier l’action de ces lois générales qu'elles supposent. II y a loin d’une organisation sociale fondée sur les lois générales de l’humanité à une organisation artificielle, imaginée, inventée, qui ne lient aucun compte de ces lois, les nie ou les dédaigne, telle enfin que semblent vouloir l’imposer plusieurs écoles modernes (1).

(1) Il importe de poser la question en termes simples et précis pour ceux qui n ont pas encore étudié l’économie politique. Voici le sens de la fameuse formule tant attaquée. Laissez faire veut dire laissez

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Car, s’il y a des lois générales qui agissent indépendamment des lois écrites et dont celles-ci ne doivent que régulariser l’action, il faut étudier ces lois générales; elles peuvent être l’objet d’une science, et l’économie politique existe. Si, au contraire, la société est une invention humaine, si les hommes ne sont que de la matière inerte, auxquels un grand génie, comme dit Rousseau, doit donner le sentiment et la volonté, le mouvement et la vie, alors il n'y a pas d’économie politique ; il n y a qu un nombre indéfini d’arrangements possibles et contingents, et le sort des nations dépend du fondateur auquel le hasard aura confié leurs destinées.

Pour prouver que la société est soumise à des lois générales, je ne me livrerai pas à de longues dissertations. Je me bornerai à signaler quelques faits qui, pour être un peu vulgaires, n’en sont pas moins importants.

Rousseau a dit : « Il faut beaucoup de philosophie pour observer les faits qui sont trop près de nous. »

Tels sont les phénomènes sociaux au milieu desquels nous vivons et nous nous mouvons. L habitude nous a tellement familiarisés avec ces phénomènes, que nous n’y faisons plus attention, pour ainsi dire, à moins qu’ils n’aient quelque chose de brusque et d’anormal qui les

impose à notre observation.

Prenons un homme appartenant à une classe modeste de la société, un menuisier de village, par exemple, et observons tous les services qu’il rend à la société et tous ceux qu’il en reçoit ; nous ne tarderons pas à être frappes de l’énorme disproportion apparente.

Cet homme passe sa'journée à raboter des planches, à

travailler librement, laissez passer veut dire laissez échanger. Cela ne supprime en rien la nécessité des lois répressives et de certains règlements. Mais le travail et l’échange sont soumis, comme on le voit, à des lois ou conditions naturelles, et il n’appartient pas au législateur de les organiser de toutes pièces. (H. B.)

ORGANISATION NATURELLE DE LA SOCIÉTÉ. Il

fabriquer des tables et de^ armoires, il se plaint de sa condition, et cependant que reçoit-il en réalité de cette société en échange de son travail ?

D’abord, tous les jours, en se levant il s’habille, et il n’a personnellement fait aucune des nombreuses pièces de son vêtement. Or, pour que ces vêtements, tout simples qu’ils sont, soient à sa disposition, il faut qu’une énorme quantité de travail, d’industrie, de transport, d’inventions ingénieuses, ait été accomplie. Il faut que des Américains aient produit du coton, des Indiens de l’indigo, des Français de la laine et du lin, des Brésiliens du cuir ; que tous ces matériaux aient été transportés en des villes diverses, qu’ils y aient été ouvrés, filés, lissés, teints, etc. (1).

Ensuite il déjeune. Pour que le pain qu’il mange lui arrive tous les matins, il faut que des terres aient été défrichées, closes, labourées, fumées, ensemencées ; il faut que les récoltes aient été préservées avec soin du pillage ; il faut qu’une certaine sécurité ait régné au milieu d’une innombrable multitude ; il faut que le froment’ait été récolté, broyé, pétri et préparé ; il faut que le fer, l’acier, le bois, la pierre aient été convertis par le travail en instruments de travail ; que certains hommes se soient emparés de la force des animaux, d’autres du poids d’une chute d’eau, etc. ; toutes choses dont chacune, prise isolément, suppose une masse incalculable de travail mise enjeu, non seulement dans l’espace, mais dans le temps.

Cet homme ne passera pas sa journée sans employer un peu de sucre, un peu d’huile, sans se servir de quelques ustensiles.

Il enverra son fils à l’école, pour y recevoir une instruction qui, quoique bornée, n’en suppose pas moins

(1) On aperçoit l’analogie de ces idées avec celles qui ont été précédemment développées par Adam Smith. L’auteur les confirme par ses observations et leur donne sa forme originale. (H. B.)

des recherches, des études antérieures, des connaissances

dont l’imagination est effrayée.

II sort : il trouve une rue pavée et éclairée.

On lui conteste une propriété : il trouvera des avocats pour défendre ses droits, des juges pour l’y maintenir, des officiers de justice pour faire exécuter la sentence ; toutes choses qui supposent encore des connaissances acquises, par conséquent des lumières et des moyens

d’existence.

11 va à l’église : elle est un monument prodigieux, et le livre qu’il y porte est un monument peut-être plus prodigieux encore de rinlelligence humaine. On lui enseigne la morale, on éclaire son esprit, on élève son âme ; et, pour que tout cela se fasse, il faut qu’un autre homme ait pu fréquenter les bibliothèques, les séminaires, puiser à toutes les sources de la tradition humaine, qu il ait pu vivre sans s’occuper directement des besoins de son

corps.

Si notre artisan entreprend un voyage, il trouve que, pour lui épargner du temps et diminuer sa peine, d’autres hommes ont aplani, nivelé le sol, comblé des vallées, abaissé des montagnes, joint les rives des fleuves, amoindri tous les frottements, placé des véhicules à roues sur des blocs de grès ou des bandes de fer, dompté les chevaux ou la vapeur, etc.

11 est impossible de ne pas être frappé de la disproportion, véritablement incommensurable, qui existe entre les satisfactions que cet homme puise dans la société et celles qu’il pourrait se donner, s’il était réduit à ses propres forces. J’ose dire que, dans une seule journée, il consomme des choses qu’il ne pourrait produire lui-même

en dix siècles.

Ce qui rend le phénomène plus étrange encore, c’est que tous les autres hommes sont dans le même cas que lui. Chacun de ceux qui composent la société absorbe des millions

de fois plus qu’il n’aurait pu produire ; et cependant ils ne se sont rien dérobé mutuellement. Et si l’on regarde les choses de près, on s’aperçoit que ce menuisier a payé en services tous les services qui lui ont été rendus. S’il tenait ses comptes avec une rigoureuse exactitude, on se convaincrait qu’il n’a rien reçu sans le payer au moyen de sa modeste industrie ; que quiconque a été employé à son service, dans le temps ou dans l’espace, a reçu ou recevra sa rémunération.

Il faut donc que le mécanisme social soit bien ingénieux, bien puissant, puisqu’il conduit à ce singulier résultat, que chaque homme, même celui que le sort a placé dans la condition la plus humble, a plus de satisfactions en un jour qu'il n’en pourrait produire en plusieurs siècles.

Ce n’est pas tout, et ce mécanisme social paraîtra bien plus ingénieux encore, si le lecteur veut bien tourner ses regards sur lui-même.

Je le suppose simple étudiant. Que fait-il à Paris? Gomment y vit-il? On ne peut nier que la société ne mette à sa disposition des aliments, des vêtements, un logement, des diversions, des livres, des moyens d’instruction, une multitude de choses enfin, dont la production, seulement pour être expliquée, exigerait un temps considérable, à plus forte raison pour être exécutée. Et, en retour* de toutes ces choses, qui ont demandé tant de travail, de sueurs, de fatigues, d’efforts physiques ou intellectuels, de transports, d’inventions, de transactions, quels services cet étudiant rend-il à la société ? Aucun ; seulement il se prépare à lui en rendre. Gomment donc ces millions d’hommes qui se sont livrés à un travail positif, efi'ectif et productif, lui en ont-ils abandonné les fruits? Voici l’explication : c’est que le père de cet étudiant, qui était avocat, médecin ou négociant, avait rendu autrefois des services, — peut-être à la société chinoise, — et en avait retiré, non des services immédiats, mais des th'oits à des

services qu’il pourrait réclamer dans le temps, dans le lieu et sous la forme qu’il lui conviendrait (1). C’est de ces services lointains et passés que la société s’acquitte aujourd’hui; et, chose étonnante! si l’on suivait par la pensée la marche des transactions infinies qui ont dû avoir lieu pour atteindre le résultat, on verrait que chacun a été payé de sa peine ; que ces droits ont passé de main en main, tantôt se fractionnant, tantôt se groupant jusqu’à ce que, par la consommation de cet étudiant, tout ait été balancé. N’est-ce pas là un phénomène bien étrange?

On fermerait les yeux à la lumière, si l’on refusait de reconnaître que la société ne peut présenter des combinaisons si compliquées, dans lesquelles les lois civiles et pénales prennent si peu de part, sans obéir à un mécanisme prodigieusement ingénieux. Ce mécanisme est l’objet qu’étudie VÉconomie politique.

Une chose encore digne de remarque, c’est que dans ce nombre, vraiment incalculable, de transactions qui ont abouti à faire vivre pendant un jour un étudiant, il n’y en a peut-être pas la millionième partie qui se soit faite directement. Les choses dont il a joui aujourd’hui, et qui sont innombrables, sont l’œuvre d’hommes dont un grand nombre ont disparu depuis longtemps de la surface de la terre. Et pourtant ils ont été rémunérés comme ils l’entendaient, bien que celui qui profite aujourd’hui du produit de leur travail n’ait rien fait pour eux. Il ne les a pas connus, il ne les connaîtra jamais. Celui qui lit cette page, au moment même où il la lit, a la puissance, quoiqu’il n’en ait peut-être pas conscience, de mettre en mouvement des hommes de tous les pays, de toutes les races, et je dirai presque de tous les temps, des blancs, des noirs, des rouges, des jaunes; il fait concourir à ses satisfactions

(1) La monnaie, qui sert à tout acheter, représente le moyen de se faire payer en nature pour ces services autrefois rendus. (H. B.)

actuelles des générations éteintes, des générations qui ne sont pas nées ; et cette puissance extraordinaire, il la doit à ce que son père a rendu autrefois ces services à d’autres hommes qui, en apparence, n’ont rien de commun avec ceux dont le travail est mis en œuvre aujourd’hui. Cependant il s’est opéré une telle balance, dans le temps et dans l’espace, que chacun a été rétribué et a reçu ce qu’il avait calculé devoir recevoir.

En vérité, tout cela a-t-il pu se faire, des phénomènes aussi extraordinaires ont-ils pu s’accomplir sans qu’il y eût, dans la société, une naturelle et savante organisation qui agit pour ainsi dire à notre insu?

On parle beaucoup de nos jours d’inventer une nouvelle organisation. Est-il bien certain qu’aucun penseur, quelque génie qu’on lui suppose, quelque autorité qu’on lui donne, puisse imaginer et faire prévaloir une organisation supérieure à celle dont je viens d’esquisser quelques ré- , sultats?

! Que serait-ce, si j’en décrivais aussi les rouages, les ressorts et les mobiles ?

Ces rouages sont des hommes, c’est-à-dire des êtres capables d’apprendre, de réfléchir, de raisonner, de se tromper, de se rectifier, et par conséquent d’agir sur l’amélioration ou sur la détérioration du mécanisme luimême. Ils sont capables de satisfaction et de douleur, et c est en cela qu ils sont non seulement les rouages, mais les ressorts du mécanisme. Ils en sont aussi les mobiles, car le principe d’activité est en eux. Ils sont plus que cela encore, ils en sont l’objet même et le but, puisque c est en satisfactions et en douleurs individuelles que tout se résout en définitive.

Or on a remarqué, et malheureusement il n’a pas été difficile de remarquer, que, dans l’action, le développement et même le progrès (par ceux qui l’admettent) de ce puissant mécanisme, bien des rouages étaient inévitable-

mi

ment, fatalement écrasés ; que, pour un grand nombre d êtres humains, la somme des douleurs imméritées surpassait de beaucoup la somme des jouissances.

A cet aspect, beaucoup d’esprits sincères, beaucoup de cœurs généreux ont douté du mécanisme lui-même. Ils 1 ont nié, ils ont refusé de l’étudier, ils ont attaqué, souvent avec violence, ceux qui en avaient recherché et exposé les lois; ils se sont élevés contre la nature des choses, et enfin ils ont proposé d'oi^g anisé?' la société sur un plan nouveau,

où 1 injustice, la souffrance et l’erreur ne sauraient trouver place.

A Dieu ne plaise que je m’élève contre des intentions manifestement philanthropiques et pures I Mais je déserterais mes convictions, je reculerais devant les injonc- Jons de ma propre conscience, si je ne disais que, selon noi, ces hommes sont dans une fausse voie.

En premier lieu, ils sont réduits, par la nature même de leur propagande, à la triste nécessité de méconnaître le ])ien que la société développe, de nier ses progrès, de lui .mputer tous les maux, de les rechercher avec un soin j)resque avide et de les exagérer outre mesure.

Quand on croit avoir découvert une organisation sociale différente de celle qui est résultée des naturelles tendanr,es de 1 humanité, il faut bien, pour faire accepter son in- ^ ention, décrire sous les couleurs les plus sombres les lésultats de l’organisation qu’on veut abolir. Aussi les jiublicistes auxquels je fais allusion, après avoir proclamé cvec enthousiasme et peut-être exagéré la perfectibilité

I umaine, tombent dans l’étrange contradiction de dire que

II société se détériore de plus en plus. A les entendre, les tommes sont mille fois plus malheureux qu’ils ne l’étaient dans les temps anciens, sous le régime féodal et sous le

j')ug de l’esclavage; le monde est devenu un enfer. S’il était possible d évoquer le Paris du dixième siècle, j’ose croire qu’une telle thèse serait insoutenable.

Ensuite ils sont conduits à condamner le principe même d’action des hommes, je veux dire Vinté?'êt per'sonnel, puisqu’il a amené un tel état de choses. Remarquons que l’homme est organisé de telle façon, qu’il recherche la satisfaction et évite la peine ; c’est de là, j’en conviens, que naissent tous les maux sociaux, la guerre, l’esclavage, le monopole, le privilège; mais c’est de là aussi que viennent tous les biens, puisque la satisfaction des besoins et la répugnance pour la douleur sont les mobiles de l’homme. La question est donc de savoir si ce mobile qui, par son universalité, d’individuel devient social, n’est pas en lui-même un principe de progrès.

En tout cas, les inventeurs d’organisations nouvelles ne s’aperçoivent-ils pas que ce principe, inhérent à la nature même de l’homme, les suivra dans leurs organisations, et que là il fera bien d’autres ravages que dans notre organisation naturelle, où les prétentions injustes et l’intérêt de l’un sont au moins contenus par la résistance de tous. Ces publicistes supposent toujours deux choses inadmissibles : la première, que la société telle qu’ils la conçoivent sera dirigée par des hommes infaillibles et dénués de ce mobile, — l'intérêt ; la seconde, que la masse se laissera diriger par ces hommes.

Enfin les Organisateurs ne paraissent pas se préoccuper le moins du monde des moyens d’exécution. Comment feront-ils prévaloir leurs systèmes ? Comment déciderontils tous les hommes à la fois à renoncer à ce mobile qui les fait mouvoir : l’attrait pour les satisfactions, la répugnance pour les douleurs? Il faudrait donc, comme disait Rousseau, change?' la constitution morale et physique de l'homme.

ÉDIT DE TÜRGOT PROCLAMANT LA LIBERTÉ DU TRAVAIL ET L’ABOLITION DES CORPORATIONS.

(Turgrot)

Turgot (Anne-Robert), né à Paris le 10 mai 1727, mort le 20 mars 1781, un des plus célèbres ministres qu’ait eue la France. Le nom de Turgot rappelle surtout la suprême tentative faite pour prévenir la Révolution par des réformes. Il échoua dans cette tentative contre la coalition des ordres privilégiés. 11 a laissé dans sa longue intendance de Limoges les plus beaux modèles de réformes partielles. L’amour de la vérité et l’amour du bien se trouvent unis dans Turgot. Il n’est pas moins éminent comme penseur que comme administrateur et ministre. Il a répandu de grandes vues sur la philosophie de l’histoire. Sa compétence était vaste et son savoir encyclopédique. En économie politique il est l’élève du docteur Quesnay et de l’école dite physiocratique (1). Il en partage les idées vraies sur la liberté du travail et du commerce, et aussi les erreurs sur le produit net qui attribue à l’agriculture seule la faculté de laisser un tel excédent de richesse. Il a combattu dans divers écrits les erreurs du papier-monnaie, établi la légitimité de l’intérêt du capital, démontré dans des lettres à l’abbé Terrai, contrôleur général, les bienfaits de la libre circulation des grains, et il a résumé ses idées dans un court traité sur : la formation et la distribution des richesses. Les édits par lesquels, étant ministre, Turgot portait abolition des corvées et d’autres abus, sont restés célèbres. Aucun ne l’est plus que celui qui semble ouvrir l’ère de la liberté du travail dont il proclame le principe et dont il met les considérants dans la bouche de Louis XVI. Nous le citons presque en entier. On verra quelle satisfaction il donnait aux idées sur la liberté du travail si méconnues alors dans la pratique.

(1) Le mot physiocratie signifie gouvernement des lois naturelles.

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