‹ Lectures choisies d'économie politique [microform];Chapitre 55 sur 69 · LEURS RÉSULTATS · texte numérisé non relu

LEURS RÉSULTATS

(a.-B. Say)

Les consommations privées, par opposition aux consommations publiques, sont celles qui se font pour satisfaire aux besoins des particuliers et des familles. Ces besoins ont principalement rapport à leur nourriture, à leur vêtement, à leur logement, à leurs plaisirs. Les revenus de chacun, soit qu’ils viennent de ses talents industriels, ou de ses capitaux, ou de ses terres, pourvoient aux diverses consommations qu’exige la satisfaction de ces besoins. La famille accroît ses richesses, ou les perd, ou reste stationnaire, suivant que ses consommations restent en arrière de ses revenus, ou les surpassent, ou les égalent. La somme de toutes les consommations privées, jointe à celles que fait le gouvernement pour le

service de l’État, forme la consommation générale de la nation.

De ce que chaque famille, de même que la nation prise en masse, peut, sans s’appauvrir, consommer la totalité de ses revenus, il ne s’ensuit pas qu’elle doive le faire. La prévoyance prescrit de faire la part des événements. Qui peut répondre de conserver toujours sa fortune tout entière? Quelle est la fortune qui ne dépende en rien de l’injustice, de la mauvaise foi ou de la violence des hommes? N y a-t-il jamais eu de terres confîs-

(1) Ce morceau de J. -B. Say forme à lui seul un véritable traité sur un des sujets les plus importants de l’économie politique et domestique et ne saurait être trop médité et mis à profit (H. B.).

DES CONSOMMATIONS PRIVÉES. 2Î:d pq;:

quées? Aucun vaisseau n’a-t-il jamais fait naufrage? Peuton répondre de n’avoir point de procès , ou peut-on répondre de les gagner toujours ? Aucun riche négociant n’a-t-il jamais été victime d’une faillite ou d’une fausse spéculation? Si chaque année on dépense tout son revenu, le fonds peut décroître sans cesse ; il le doit même,

suivant toutes les probabilités.

Mais, dût-il rester toujours le même, suffit-il de l’entretenir? Une fortune, fût-elle considérable, demeure-telle considérable, lorsqu’elle vient à être partagée entre plusieurs enfants? Et quand même elle ne devrait pas être partagée, quel mal y a-t-il à l’augmenter, pourvu que ce soit par de bonnes voies? N’est-ce pas le désir qu’ont les parliculiers d’ajouter à leur bien-être, qui, en augmentant les capitaux par l’épargae, favorise l’industrie, rend les nations opulentes et civilisées? Si nos pères n’avaient pas eu ce désir, nous serions sauvages. Nousne savons pas encore bien à quel point on peut être civilisé par les progrès de l’opulence. Il ne me semble pas du tout prouvé qu’il faille nécessairement que les neuf dixièmes des babil an ts de la plupart des pays de l’Europe croupissent dans un état voisin de la barbarie, ainsi qu’il est de fait encore à présent.

L’économie privée nous enseigne à régler convenablement les consommations de la famille, c est-à-dire à comparer judicieusement, en toute occasion, le sacrifice de la valeur consommée avec la satisfaction qu’en retire la famille. Chaque homme en particulier est seul capable d’apprécier ce sacrifice et cette satisfaction avec justesse; car tout est relatif à sa fortune, au rang qu’il occupe dans la société, à ses besoins, à ceux de sa famille, et même à ses goûts personnels. Une consommation trop réservée le prive des douceurs dont la fortune lui permet de jouir; une consommation déréglée le prive des ressources que la prudence lui conseille de se ménager.

Les consommations des particuliers sont perpétuelle- j-, i

ment en rapport avec le caractère et les passions des hommes. Les plus nobles, les plus vils penchants y influent tour à tour; elles sont excitées par l’amour des plaisirs sensuels, par la vanité, la générosité, la vengeance, la cupidité elle-même. Elles sont réprimées par une sage prévoyance, par des craintes chimériques, par la défiance, par l’égoïsme. De ces affections différentes, ce sont tantôt les unes, tantôt les autres qui prédominent et qui dirigent les particuliers dans l’usage qu’ils font des richesses. La ligne tracée par la sagesse est ici, comme dans tout le reste, la plus difficile à suivre. Leur faiblesse

dévie tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, et les précipite trop souvent dans l’excès.

Relativement à la consommation, les excès sont la prodigalité et 1 avarice. L’une et l’autre se privent des avantages que procurent les richesses : la prodigalité en épuisant ses moyens ; l’avarice en se défendant d’y loucher. La prodigalité est plus aimable et s’allie à plusieurs qualités sociales. Elle obtient grâce plus aisément, parce qu’elle invite à partager ses plaisirs; toutefois elle est, plus que 1 avarice, fatale à la société; elle dissipe, elle ôte à 1 industrie les capitaux qui la maintiennent ; en détruisant un des grands agents de la production, elle met les autres dans 1 impossibilité de se développer. Ceux qui disent que l’argent n’est bon qu’à être dépensé, et que les produits sont faits pour être consommés, se trompent beaucoup, s’ils entendent seulement la dépense et la consommation consacrées à nous procurer des plaisirs. L argent est bon encore à être occupé reproductivement; il ne l’est jamais sans qu’il en résulte un très grand bien; et toutes les fois qu’un fonds placé se dissipe, il y a dans quelque coin du monde une quantité équivalente d’industrie qui s’éteint. Le prodigue qui mange une partie de son fonds prive en même temps un homme industrieux de ses profits.

DES CONSOMMATIONS PRIVEES. 24/

L’avare qui ne fait pas valoir son trésor dans la crainte de l’exposer, à la vérité ne favorise pas l’industrie, mais du moins il ne lui ravit aucun de ses moyens; ce trésor amassé l’a été aux dépens de ses propres jouissances, et non, comme le vulgaire est porté à l’imaginer, aux dépens du public ; il n’a pas été retiré d’un emploi productif ; et à la mort de l’avare, du moins, il se place et court animer l’industrie, s’il n’est pas dissipé par ses successeurs, ou s’il n’a pas été tellement caché q u’on ne puisse le

Les prodigues ont grand tort de se glorifier de leurs dissipations. Elles ne sont pas moins indignes de la noblesse de notre nature que les lésineries de l’avare. Il n’y a aucun mérite à consommer tout ce qu’on peut, et à se passer des choses quand on ne les a plus. C’est ce que font les bêtes, et encore les plus intelligentes sont-elles mieux avisées. Ce qui doit caractériser les procédés de toute créature douée de prévoyance et de raison, c’est, dans chaque circonstance, de ne faire aucune consommation sans un but raisonnable : tel est le conseil que donne l’économie.

L’économie est le jugement appliqué aux consommations. Elle connaît ses ressources et le meilleur emploi qu’on en peut faire. L’économie n’a point de principes absolus: elle est toujours relative à la fortune, à la situation, aux besoins du consommateur. Telle dépense conseillée par une sage économie dans une fortune médiocre, serait une mesquinerie pour un riche et une prodigalité pour un ménage indigent. Il faut, dans la maladie, s’accorder des douceurs qu’on se refuserait en état de santé. Un bienfait qui mérite la plus haute louange, lorsqu’il est pris sur les jouissances personnelles du bienfaiteur, est digne de mépris, s’il n’est accordé qu’aux dépens de la subsistance de ses enfants.

L’économie s’éloigne autant de l’avarice que de lapro-

DES CONSOMMATIONS PRIVEES. -•

vent on voit le prodigue obligé d’implorer le secours des gens qu’il a comblés de profusions ; il semble qu’il ne donne qu’à charge de revanche, tandis qu’une personne économe donne toujours gratuitement, parce qu’elle ne donne que des biens dont elle peut disposer sans se mettre dans la gêne. Elle est riche avec une fortune médiocre, au lieu que l’avare et le prodigue sont pauvres avec de grands biens.

Le désordre exclut l’économie. Il marche au hasard, uii bandeau sur les yeux, au travers des richesses ; tantôt il a sous la main ce qu’il désire le plus, et s’en passe faute (le l’anercevoir; tantôt il saisit et dévore ce qui lui im-

Parmi les motifs qui déterminent le plus de consommations privées, il faut ranger le luxe, qui a fourni matière à tant de déclamations, et dont je pourrais peut-être me ispenser de parler, si tout le monde voulait prendre la peine de faire l’application des principes établis dans cet ouvrage, et s’il n’était pas toujours utile de mettre des raisons à la place des déclamations.

On l’a défini ïusage du superflu (i). J’avoue que je sais pas distinguer le superflu du nécessaire. De même que les couleurs de l’arc-en-ciel, ils se lient et se fondent l’un dans autre par des nuances imperceptibles. Les goûts, l’éducation, les tempéraments, les santés, établissent des différences infimes entre tous les degrés d’utilité et de besoins, et il est impossible de se servir, dans un sens absolu

de deux mots qui ne peuvent jamais avoir qu’une valeur

relative.

Le nécessaire et le superflu varient même selon les différents états où se trouve la société. Ainsi, quoiqu’à la rigueur un homme pût vivre en n’ayant que des racines pour se nourrir, une peau pour se vêtir et une hutte pour s abriter, néanmoins, dans l’état actuel de nos sociétés, on ne peut pas, dans nos climats, considérer comme des superfluités du pain et de la viande, un habit d’éloffe de lame et le logement dans une maison. Par la même raison, le nécessaire et le superflu varient selon la fortune des

stants, faute dune fermeture de quelques sous, une perte de oua-

ê^ns qui avaient besoin de^la plus stricte économie sans parler ni des souffrances causées par la Cladie ni

Ce inconvénients étrangers à la dépense.

len pas de grands malheurs ni de grosses pertes • cependant quand on saura que le défaut de soin renouvelait

t^ous les jours, et qu’il entraîna finalement la ruine d’une famille hon nêle, on conviendra qu’il valait la peine dy faire atteron

Le même auteSl^ dit! dan^s' uï^autre endroit, que /es superfluités sont les choses qui ne sont pas absolument necessaires pour vivre. (Note de J.-B. Say.) ^

jt

particuliers ; ce qui est nécessaire dans une ville et dans I une certaine profession, serait du superflu à la campagne * et dans une position différente. On ne peutdoncpas tracer la ligne qui sépare le superflu du nécessaire. Smith, qui la place un peu plus haut que Stewart, puisqu’il appelle

[choses nécessaires [necessities), non seulement ce que la nature, mais encore ce que les règles convenues de décence et d’honnêteté ont rendu nécessaire aux dernières classes du peuple, Smith, dis-je, a eu tort de la fixer.

I Cette ligne est mobile de sa nature.

' On peut dire en général que le luxe est l'usage des choses chères; et ce mot cher, dont le sens est relatif, con-

I vient assez dans la définition d’un mot dont le sens est relatif aussi. Le mot luxe en français reveille en même temps plutôt l’idée de l’ostentation que celle de la sensualité (1) ; le luxe des habits n’indique pas que les habits sontplus commodes pour ceux qui les portent, mais qu’ils ^ sont faits pour frapper les yeux de ceux qui les regardent.

ILe luxe de la table rappelle plutôt la somptuosité d’un grand repas que les mets délicats d’un épicurien (2). i Sous ce point de vue, le luxe a principalement pour I but d’exciter l’admiration par la rareté, la cherté, la ma-

\ gnificence des objets qu’il étale ; et les objets de luxe sont

les choses qu’on n’emploie ni pour leur utilité réelle, ni pour leur commodité, ni pour leur agrément, mais seu- I lement pour éblouir les regards et pour agir sur l'opinion des autres hommes. Le luxe est de l'ostentation, mais l’os-

(1) Les Anglais n’ont qu’un seul mot [luxury) pour exprimer ce que nous appelons luxe et luxure. C’est peut-être à cette circonstance qu’il faut attribuer l’idée de sensualité qu’ils attachent plus que nous aux choses de luxe.

(2) Ces vues sur le luxe sont fort judicieuses et condamnent ce mauvais luxe qui trouve encore des apologistes. On voit néanmoins Franklin, dans un morceau que nous donnons, prendre cette expression dans un sens plus favorable. Nous renvoyons pour l’examen de ces points de vue à notre Histoire du luxe privé et public (U. B.).

tentation s’étend à tous les avantages dont on cherche à se parer; on est vertueux par ostentation ; on ne l’est jamais par luxe. Le luxe suppose de la dépense, et si l’on dit le luxe de l’espnt, c’est par extension, et en supposant qu’on se met en dépense d’esprit quand on prodigue les traits que l’esprit fournit ordinairement, et que le goût ' veut qu’on ménage.

Quoique ce que nous entendons par luxe ait principalement l’ostentation pour motif, néanmoins les recherches d’une sensualité extrême peuvent lui être assimilées; elles ne peuvent pas se mieux justifier, et l’effet en est exactement le même ; c’est une consommation considérable, propre à satisfaire de grands besoins, et consacrée à de vaines jouissances. Mais je ne saurais nommer objet de luxe ce qu’un homme éclairé et sage, habitant un pays policé, désirerait pour sa table, s’il n’avait aueun convive, pour sa maison et son vêtement, s’il n’était forcé à aucune représentation. C’est un agrément, c’est une commodité bien entendue et convenable à sa fortune, mais ce n’est pas du luxe.

L’idée du luxe ainsi déterminée, on peut dès à présent découvrir quels sont ses effets sur l’économie des nations.

La consommation improductive embrasse la satisfaction de besoins très réels. Sous ce rapport, elle peut balancer le mal qui résulte toujours d’une destruction de valeurs ; mais qui balancera le mal d’une consommation qui n’a pour objet la satisfaction d’aucun besoin réel? d’une dépense qui n’a pour objet que cette dépense même? d’une destruction de valeur qui ne se propose d’autre but que cette destruction ?

Eüe procure^ dites-vous, des bénéfices aux producteurs des objets consommés.

Mais la dépense qui ne se fait pas pour de vaines consommations se fait toujours ; car l’argent qu’on refuse de répandre pour des objets deluxe, on ne le jette pas dans

la rivière. Il s’emploie, soit à des consommations mieux entendues, soit à la reproduction. De toutes manières, à moins de l’enfouir, on consomme ou l’on fait consommer tout son revenu ; de toutes manières, l’encouragement donné aux producteurs par la consommation est égal à la somme des revenus. D’où il suit :

1® Que Tencouragement donné à un genre de production par les dépenses fastueuses est nécessairement ravi à un autre genre de production ;

2° Que l’encouragement qui résulte de cette dépense ne peut s’accroître que dans le cas seulement où le revenu des consommateurs s’augmente ; or on sait qu’il ne s’augmente pas par des dépenses de luxe, mais par des ■ dépenses reproductives.

Dans quelle erreur ne sont donc pas tombés ceux qui, voyant que la production égale toujours la consommation (car il faut bien que ce qui se consomme ait été produit), ont pris l’effet pour la cause, ont posé en principe que la seule consommation improductive provoquait la reproduction, que l’éf>argne était directement contraire à la prospérité publique, et que le plus utile citoyen était celui qui dépensait le plus !

Les partisans de deux systèmes opposés, celui des économistes et celui du commerce exclusif ou de la balance du commerce, ont fait de cette maxime un article fondamental de leur foi. Les manufacturiers, les marchands, qui n’ont en vue que la vente actuelle de leurs produits, sans rechercher les causes qui leur en auraient fait vendre davantage, ont appuyé une maxime en apparence si conforme à leurs intérêts ; les poètes, toujours un peu séduits par les apparences, et ne se croyant pas obligés d’être plus savants que les hommes d’État, ont célébré le luxe sur tous les tons (1), et les riches se sont empressés d’a-

^1) Tous les sujets ne sont pas également favorables aux etfets de la poésie ; mais les erreurs n’ont, à cet égard, aucun privilège. Les vers

Baddrillakt.

5i>4 LECTURES CHOISIES D’ÉCONOMIE POLITIQUE.

dopter un système qui représente leur ostentation comme une vertu, et leurs jouissances comme des bienfaits (1).

Mais les progrès de l’économie politique, en faisant connaître les véritables sources de la richesse, les moyens de la production et les résultats de la consommation, feront tomber pour jamais ce prestige. La vanité pourra se glorifier de ses vaines dépenses ; elle sera le mépris du

sage à cause de ses conséquences, comme elle l’était déjà par ses motifs.

Ce que le raisonnement démontre est confirmé par l’expérience. La misère marche toujours à la suite du luxe. Un riche fastueux emploie en bijoux de prix, en repas somptueux, en hôtels magnifiques, en chiens, en chevaux, en maîtresses, des valeurs qui, placées productivement, auraient acheté des vêtements chauds, des

où Voltaire parle du système du monde et des découvertes de Newton sur la lumière, sont d’une exactitude rigoureuse aux yeux des savants, et ne sont pas moins beaux que ceux de Lucrèce sur les rêveries d Épicure. Plus avancé en économie politique, Voltaire n’eût pas dit i

Sachez surtout que le luxe enrichit Un grand État, s'il en perd un petit.

Cette splendeur, cette pompe mondaine,

D'un règne heureux est la marque certaine.

Le riche est né pour beaucoup dépenser...

Défense du Mondain.,, 1737.

Plus les sciences se répandent, plus les littérateurs sont obligés de s’instruire au moins de leurs principes généraux ; et plus leurs pensées se rapprochent de la vérité, plus elles brillent d’un éclat durable.

(1) La république a bien affaire

De gens qui ne dépensent rien !

Je ne sais d'homme nécessaire Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien.

La Fontaine, VAvantage de la Science, fable xix, liv. VIIl.

J.-B. Say commet, en citant ces vers comme Y opinion de La Fontaine, une distraction que nomlire d’économistes ont reproduite en se reportant à ce passage. Bien loin de là : La Fontaine cite en s’en moquant le dire d’un riche ignorant, dont il traite le propos d’wipnrtinent (H. B.).

« Si les riches ne dépensent pas beaucoup, les pauvres mourront de faim. » Montesquieu, Esprit des Lois, liv. VII, cb. iv. (Note de J.-B. Say.)

DES CONSOMMATIONS PRIVÉES. ‘ibo

imets nourrissants, des meubles commodes à une foule de gens laborieux condamnés par lui à demeurer oisifs et misérables. Alors le riche a des boucles d’or, et le pauvre manque de souliers ; le riche est habillé de velours, et le I pauvre n’a pas de chemise.

Il Telle est la force des choses, que la magnificence a

Ibeau vouloir éloigner de ses regards la pauvreté, la pauvreté la suit opiniâtrément, comme pour lui reprocher ses excès. C’est ce qu’on observait à Versailles, à Rome, à Madrid, dans toutes les cours ; c’est ce dont la France a offert en dernier lieu un triste exemple, à la suite d'une administration dissipatrice et fastueuse, comme s’il avait fallu que des principes aussi incontestables dussent rece- I voir celte terrible confirmation (1).

[(1) D’autres considérations encore concourent à expliquer l’atmosphère de misère qui environne les cours. C’est là que s’opère en grand la plus rapide des consommations, celle des services personnels, lesquels sont consommés aussitôt que produits. Sous cette dénomination, il faut comprendre le service des militaires, des domestiques, des fonctionnaires utiles ou inutiles, des commis, des gens de loi, des ecclésiastiques, gens de robe, acteurs, musiciens, bouffons de société, et de tout ce qui entoure le centre d’un grand pouvoir administratif ou I judiciaire, militaire ou religieux. Les produits matériels eux-mêmes y

!. semblent plus voués qu’ailleurs à la destruction. Les mets fins, les

' étoffes magnifiques, les ouvrages de mode, viennent à fenvi s’y enf gloutir; rien, ou presque rien, n’en sort.

Encore si les valeurs considérables qui, nées sur toute la surface industrieuse d’un vaste territoire, vont se consommer dans les cours, s’y répartissaient avec une sorte d’équité, elles pourraient suffire à l’aij sance de tout ce qui les environne. De tels gouffres seraient toujours I funestes, puisqu’ils absorbent les valeurs et n’en donnent point en ref tour; néanmoins, dans le lieu môme de la résidence, tout le monde

i pourrait être assez bien pourvu. Mais on sait que c’est là, moins que

s partout ailleurs, que les richesses se distribuent avec équité. Un ' prince ou bien un favori, ou une maîtresse, ou un grand déprédateur, en retirent la principale part; les fainéants subalternes n’en reçoivent que ce que la générosité ou le caprice des grands daigne leur abandonner.

S’il y a eu des seigneurs qui ont entretenu l’abondance en résidant sur leurs terres, c’est en y faisant des dépenses productives plutôt que des dépenses fastueuses ; alors ils étaient de véritables entrepreneurs de culture. (Note de J.-B. Say.)

2o(j LECTURES CHOISIES D’ÉCONOMIE POLITIQUE.

Les gens qui ne sont pas habitués à voir les réalités au travers des apparences, sont quelquefois séduits par l’attirail et le fracas d’un luxe brillant. Ils croient à la prospérité dès l’instant où ils voient de la dépense. Qu’ils ne s y trompent pas ; un pays qui décline offre pendant quelque temps 1 image de l’opulence; ainsi fait la maison d’un dissipateur qui se. ruine. Mais cet éclat factice n’est pas durable; et comme il tarit les sources de la reproduction, il est infailliblement suivi d’un état de gêne, de marasme politique, dont on ne se guérit que par degrés

et par des moyens contraires à ceux qui ont amené le dépérissement.

Il est fâcheux que les mœurs, que les habitudes funestes du pays auquel on est attaché par la naissance, par la fortune, par les affections, soumettent à leur influence jusqu’aux personnes les plus sages, les mieux en état d’en apprécier le danger et d’en prévoir les tristes conséquences. Il n’y a qu’un bien petit nombre d’hommes d’un esprit assez ferme et d’une fortune assez indépendante, pour pouvoir n’agir que d’après leurs principes, et n’avoir de modèles qu’eux-mêmes. La plupart suivent, malgré eux, la foule insensée qui, faute de réflexion, ne s’aperçoit pas qu une fois que les besoins ordinaires de la vie sont satisfaits, le bonheur ne se rencontre pas dans les vaines jouissances du luxe, mais dans l’exercice modéré de nos facultés physiques et morales.

Les personnes qui, par un grand pouvoir ou de grands talents, cherchent à répandre le goût du luxe, conspirent donc conire le bonheur des nations. Si quelque habitude mérite d’être encouragée dans les monarchies comme dans les républiques, dans les grands États comme dans les petits, c’est uniquement l’économie. Mais a-t-elle besoin d’encouragement? ne suffît-il pas de respecter inviolablement toutes les épargnes et leurs emplois, c’est-à-dire l’entier développement de toute industrie qui n’est pas

DES CONSOMMATIONS PRIVÉES. ‘il»'

criminelle ? Quand on ne déprave pas les nations par de mauvais exemples et de mauvaises institutions, et quand on permet qu’elles s’éclairent sur leurs vrais intérêts, elles se conduisent bien. Les extravagances sont individuelles.

En excitant les hommes à dépenser, dit-on, on les excite à produire; il faut bien qu’ils gagnent de quoi soutenir leurs dépenses. — Pour raisonner ainsi, il faut commencer par supposer qu’il dépend des hommes de produire comme de consommer, et qu’il est aussi facile d’augmenter ses revenus que de les manger. Mais quand cela serait, quand il serait vrai de plus que le besoin de la dépense donnât l’amour du travail (ce qui n’est guère conforme à l’expérience), on ne pourrait encore augmenter la production qu’au moyen d’une augmentation de capitaux, qui sont un des éléments nécessaires de la production ; or, les capitaux ne peuvent s’accroître que par l’épargne, et quelle épargne peut-on attendre de ceux qui ne sont excités à produire que par l’envie de jouir?

D’ailleurs, quand l’amour du faste inspire le désir de gagner, les ressources lentes et bornées de la production véritable suffisent-elles à l’avidité de ses besoins? Ne compte-t-il pas plutôt sur les profits rapides et honteux de l’intrigue, industrie ruineuse pour les nations, en ce quelle ne produit pas, mais seulement entre en partage des produits des autres ? Dès lors, le fripon développe toutes les ressources de son méprisable génie ; le chicaneur spécule sur l’obscurité des lois, l’homme au pouvoir vend à la sottise et à l’improbité la protection qu’il doit gratuitement au mérite et au bon droit. « J’ai vu dans un « souper, dit Pline, Paulina, couverte d’un tissu de perles « et d’émeraudes qui valait quarante millions de ses- « terces, ce qu’elle pouvait prouver, disait-elle, par ses « registres ; elle le devait aux rapines de ses ancêtres. C’é- « tait, ajoute l’auteur romain, pour que sa petite-fille « parût dans un festin chargée de pierreries, que Lollius

« consentit à répandre la désolation dans plusieurs pro- « vinces, à être diffamé dans tout l’Orient, à perdre l’a- « mitié du fils d’Auguste, et finalement à mourir par le « poison. »

Telle est l’industrie qu’inspire le goût de la dépense.

Que si l’on prétendait que le système qui encourage les prodigalités, ne favorisant que celles des riches, a du moins le bon effet de diminuer l’inégalité des fortunes, il me serait facile de prouver que la profusion des gens riches entraîne celle des classes mitoyennes et des classes pauvres, et ce sont elles qui ont le plus promptement atteint les bornes de leur revenu ; de telle sorte que la profusion générale augmente plutôt qu’elle ne réduit l’inégalité des fortunes. De plus, la prodigalité des riches est toujours précédée ou suivie de celle des gouvernements, et celle des gouvernements ne sait puiser que dans les impôts, toujours plus pesants pour les petits revenus que pour les gros (1).

On a quelquefois tenté de réprimer par des lois somptuaires une vanité insultante et des dépenses ruineuses. Ces lois ont rarement atteint le but qu’elles se proposaient. Quand les mœurs étaient dépravées, on savait les éluder; elles étaient inutiles dans le cas contraire, et de plus elles portaient atteinte à la propriété. Les fautes des particuliers portent leur châtiment avec elles, et c’est

(1) J'ai entendu faire en faveur du luxe ce raisonnement, car quels raisonnements ne fait-on pas ? Le luxe, en consommant des superfluités, ne détruit que des choses de peu d'utilité réelle et fait, par conséquent, peu de tort à la société. Voici la réponse à ce paradoxe : La valeur de la chose consommée par luxe a dû être réduite par la* concurrence des producteurs au niveau de ses frais de production, où sont compris les profits des producteurs. En consommant des objets de luxe, on consomme des loyers do terre, de capitaux, un travail industriel, des valeurs réelles, en un mot, qui auraient été consacrées à des produits d’une utilité réelle, si la demande s’était portée sur ces derniers. Les productions s’accommodent aux goûts des consommateurs. (Note de J.-B. Say.)

folie que de vouloir opérer par les lois ce qu’on obtient

infailliblement de la force des choses (1).

Après avoir fait l’apologie du luxe, on s’est quelquefois avisé de faire aussi celle de la misère; on a dit que si les indigents n’étaient pas poursuivis par le besoin, ils ne voudraient pas travailler; ce qui priverait les riches et la

société en général de l’industrie du pauvre.

Cette maxime est heureusement aussi fausse dans son principe qu’elle est barbare dans ses conséquences. Si le dénûment était un motif pour être laborieux, le sauvage serait le plus laborieux des hommes, car il en est le plus dénué. On sait néanmoins quelle est son indolence, et qu’on a fait mourir de chagrin tous les sauvages qu on a voulu occuper. Dans notre Europe, les ouvriers les plus paresseux sont ceux qui se rapprochent le plus des habitudes du sauvage ; la quantité d’ouvrage exécuté par un manœuvre grossier d’un canton misérable n est pas comparable à la quantité d’ouvrage exécuté par un ouvrier aisé de Paris ou de Londres. Les besoins se multiplient à mesure qu’ils sont satisfaits. L’homme qui est vêtu d’une veste veut avoir un habit ; celui qui a un habit veut avoir une redingote. L’ouvrier qui a une chambre pour se loger, en désire une seconde ; celui qui a deux chemises ambitionne d’en avoir une douzaine, afin de pouvoir changer de linge plus souvent ; celui qui n’en a jarnai» eu, ne songe seulement pas à s’en procurer. Ce n’est jamais

(1) Charles Comte, dans son Traité de Législation (tome I, p. 455), ouvrage qui décèle une profonde connaissance de l’économie des sociétés et des motifs qui agissent sur l’esprit des hommes, remarque que les règlements qui avaient pour objet de restreindre les dépenses des particuliers, sont abandonnés dans tous les États de l’Europe, et que nous n’avons aucun sujet de le regretter. « Aujourd hui, dit-il, « chacun peut jouir et disposer de ses propriétés de la maniéré la « plus absolue ; et la faculté qu’a toute personne de dissiper sa for-

tune en folles dépenses n’a pas plus ruiné les nations européennes, « que la faculté qu'ont les parents chinois d’exposer leurs enfants n a tt dépeuplé la Chine. » (Note de J.-B. Say.)

parce qu’on a gagné qu’on refuse de gagner encore.

L’aisance des classes inférieures n’est donc point incompatible, ainsi qu’on l’a trop répété, avec l'existence du

corpssocial.Uncordonnierpeut fairedessouliersaussibien

dans une chambre chauffée, vêtu d’un bon habit, lorsqu’il est bien nourri et qu’il nourrit bien ses enfants, que lorsqu’il travaille transi de froid, dans une échoppe, au coin d’une rue. On ne travaille pas moins bien ni plus mal, quand on jouit des commodités raisonnables de la vie.

Que les riches quittent donc cette puérile crainte d’être moins bien servis, si le pauvre acquiert de l’aisance. L’expérience comme le raisonnement montre, au contraire, que c’est dans les pays les plus riches, les plus généralement riches, qu'on trouve plus facilement à satisfaire ses goûts les plus délicats.

ÉPARGNE ET LUXE

(Frédéric B asti a-t)

Ce n’est pas seulement en matière de dépenses publiques que ce qu'on voit éclipse ce qu'on ne voit pas. En laissant dans l’ombre la moitié de l’économie politique, ce phénomène induit à une fausse morale. Il porte les nations à considérer comme antagoniques leurs intérêts moraux et leurs intérêts matériels. Quoi de plus décourageant et de plus triste? Voyez :

Il n’y a pas de père de famille qui ne se fasse un devoir d’enseigner à ses enfants l’ordre, l’arrangement, l’esprit de conservation, l’économie, la modération dans les

U n’Ta pas de religion qui ne tonne contre le faste et le luxe. C’est fort bien ; mais, d’un autre coté, quoi de

plus populaire que ces sentences .

« Thésauriser, c’est dessécher les veines du peuple ».

K Le Luxe des grands fait l’aisance des petits ». ^

« Les prodigues se ruinent, mais ils enrichissent l’Etat » . « C’est sur le superflu du riche que germe le pain du

pauvre ». , . , , • i ^

Voilà, certes, entre l’idée morale et 1 idée sociale, une

flagrante contradiction. Que d’esprits éniinents, après

avoir constaté le conflit, reposent en paix ! C est ce que je

n’ai jamais pu comprendre ; car il me semble qu on ne

peut rien éprouver de plus douloureux que d apercevoir

deux tendances opposées dans l’humanité. Quoi ! elle arrive

à la dégradation par l’une comme par 1 autre extrémité .

Économe, elle tombe dans la misère ; prodigue, elle s a-

bîme dans la déchéance morale !

26l lectures choisies D’ÉCONOMIE POLITIQUE.

Heureusement que les maximes vulgaires montrent sous un faux jour l’Épargne et le Luxe, ne tenant compte que de ces conséquences immédiates qa'on voit, et noi

des effets ultérieurs ÿw’o/i ne voit pas. Essayons de rectifier cette vue incomplète.

Mondor et son frère Ariste, ayant partagé l’héritage paternel, ont chacun cinquante mille francs de rente. Mondor pratique la philanthropie à la mode. C’est ce qu’on nomme un bourreau d’argent. Il renouvelle son mobilier plusieurs fois par an, change ses équipages tous les mois; on cite les ingénieux procédés auxquels il a recours pour

en avoir plus tôt fini; bref, il fait pâlir les viveurs de Balzac et d Alexandre Dumas.

^ Aussi, il faut entendre le concert d’éloges qui toujours 1 environne ! « Parlez-nous de Mondor ! vive Mondor ! C’est le bienfaiteur de l’ouvrier ; c’est la Providence du peuple. A la vérité, il se vautre dans l’orgie, il éclabousse les passants ; sa dignité et la dignité humaine en souffrent quelque peu... Mais, bah ! s’il ne se rend pas utile par lui-même, il se rend utile par sa fortune. Il fait circuler l’argent ; sa cour ne désemplit pas de fournisseurs qui se retirent toujours satisfaits. Ne dit-on pas que si l’or est rond, c’est pour qu’il roule ? »

Ariste a adopté un plan de vie bien différent. S’il n’est pas un égoïste, il est au moins un individualiste, car il raisonne ses dépenses, ne recherche que des jouissances modérées et raisonnables, songe à l’avenir de ses enfants 6t^ pour lâcher le mot, il économise.

Et il faut entendre ce que dit de lui le vulgaire !

« A quoi est bon ce mauvais riche, ce fesse-mathieu ? Sans doute il y a quelque chose d’imposant et de touchant dans la simplicité de sa vie; il est d’ailleurs humain, bienfaisant, généreux, mais il calcule. Il ne mange pas tous ses revenus. Son hôtel n’est pas sans cesse resplendissant et tourbillonnant. Quelle reconnaissance s’acquiert-il parmi

ÉPARGNE ET LUXE

les tapissiers, les carrossiers, les maquignons et les confiseurs? »

Ces jugements funestes à la morale sont fondés sur ce qu’il y a une chose qui frappe les yeux : la dépense du prodigue ; et une 'autre qui s’y dérobe : la dépense égale

et même supérieure de l’économe.

Mais les choses ont été si admirablement arrangées par le divin inventeur de l’ordre social, qu en ceci comme en tout, l’économie politique et la morale, loin de se heurter, concordent, et que la sagesse d’Ariste est non seulement plus digne, mais encore plus profitable que la folie

de Mondor.

Et quand je dis plus profitable, je n’entends pas dire seulement profitable à Ariste, ou même à la société en général, mais plus profitable aux ouvriers actuels, à 1 industrie du jour.

Pour le prouver, il suffit de mettre sous l’œil de l’esprit ces conséquences cachées des actions humaines que 1 œil du corps ne voit pas.

Oui, la prodigalité de Mondor a des effets visibles à tous les regards i chacun peut voir ses berlines, ses landaus, ses phaétons, les mignardes peintures de ses plafonds, ses riches tapis, l’éclat qui jaillit de son hôtel. Chacun sait que ses purs~sangs courent sur le turf. Les dîners qu il donne à l’hôtel de Paris arrêtent la foule sur le boulevard, et l’on se dit : Voilà un brave homme, qui, loin de rien réserver de ses revenus, ébréche probablement son capital. — Cest ce qu'on voit.

11 n’est pas aussi aisé de voir, au point de vue de l’intérêt .des travailleurs, ce que deviennent les revenus d’Ariste. Suivons-les à la trace, cependant, et nous nous assurerons que tous, jusqu'à la dernière obole, vont faire travailler des ouvriers, aussi certainement que les revenus de Mondor. Il n’y a que cette différence : la folle dépense de Mondor est condamnée à décroître sans cesse et à

•tSi

26i LECTURES CHOISIES D’ÉCONOMIE POLITIQUE

rencontrer un terme nécessaire ; la sage dépense d’Ariste ira grossissant d’année en année.

Et s’il en est ainsi, certes, l’intérêt public se trouve d accord avec la morale.

Ariste dépense, pour lui et sa maison, vingt mille francs par an. Si cela ne suffisait pas à son bonheur, il ne mériterait pas le nom de sage. — Il est touché des maux qui posent sur les classes pauvres ; il se croit, en conscience, tenu d y apporter quelque soulagement et consacre dix mille francs à des actes de bienfaisance. — Parmi les négociants, les fabricants, les agriculteurs, il a des amis momentanément gênés. Il s’informe de leur situation, afin de leur venir en aide avec prudence et efficacité, et destine à cette œuvre encore dix mille francs. — Enfin, il n oublie pas qu il a des filles à doter, des fils auxquels il doit assurer un avenir, et, en conséquence, il s’impose le devoir d’épargner et placer tous les ans dix mille francs.

Voici donc l’emploi de ses revenus.

1“ Dépenses personnelles «>0 non

2» Bienfaisance

3“ Services d’amitié |a

Reprenons chacun de ces chapitres, et nous verrons qu une seule obole n’échappe pas au travail national.

1 Dépense personnelle. Celle-ci, quant aux ouvriers et fournisseurs, a des effets absolument identiques à une

dépense égale faite par Mondor. Gela est évident de soi • n’en parlons plus.

2“ Bienfaisance. Les dix mille francs consacrés à cette destination vont également alimenter l’industrie ; ils'parviennent au boulanger, au boucher, au marchand d’habits et de meubles. Seulement le pain, la viande, les vêtements ne servent pas directement à Ariste, mais à ceux qu’il s’est substitués. Or, cette simple substitution d’un

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consommateur à un autre n’affecte en rien l’industrie générale. Qu’Ariste dépense cent sous ou qu’il prie un malheureux de les dépenser à sa place, c’est tout un.

3® Services d’amitié. L’ami à qui Ariste prête ou donne dix mille francs ne les reçoit pas pour les enfouir ; cela répugne à l’hypothèse. Il s’en sert pour payer des marchandises ou des dettes. Dans le premier cas, l’industrie est encouragée. Osera-t-on dire qu’elle ait plus à gagner à l’achat par Mondor d’un pu7'-sang de dix mille francs qu’à l’achat par Ariste ou son ami de dix mille francs d’étoffes? Que si cette somme sert à payer une dette, tout ce qui en résulte, c’est qu’il apparaît un troisième personnage, le créancier, qui touchera les dix mille francs, mais qui certes les emploiera à quelque chose dans son commerce, son usine ou son exploitation. C’est un intermédiaire de plus entre Ariste et les ouvriers. Les noms propres changent, la dépense reste et l’encouragement à l’industrie aussi.

4® Épargne. Restent les dix mille francs épargnés. — et c’est ici qu’au point de vue de l’encouragement aux arts, à l’industrie, au travail, aux ouvriers, Mondor paraît très supérieur à Ariste, encore que, sous le rapport moral, Ariste se montre quelque peu supérieur à Mondor.

Ce n’est jamais sans un malaise physique qui va jusqu’à la souffrance, que je vois l’apparence de telles contradictions entre les grandes lois de la nature. Si l’humanité était réduite à opter entre deux partis, dont l’un blesse ses intérêts et l’autre sa conscience, il ne nous resterait qu’à désespérer de son avenir. Heureusement il n’en est pas ainsi. — Et pour voir Ariste reprendre sa supériorité économique, aussi bien que sa supériorité morale, il suffit de comprendre ce consolant axiome, qui n’en est pas moins vrai, pour avoir une physionomie paradoxale : Épargner^ c'est dépenser.

Quel est le but d’Arisle, en économisant dix mille francs ? Est-ce d’enfouir deux mille pièces de cent sous

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sée, au lieu de se renfermer dans l’heure qui fuit, embrasse une longue période I

Dix ans se sont écoulés. Que sont devenus Mondor et sa fortune, et sa grande popularité? Tout cela est évanoui, Mondor est ruiné ; loin de répandre soixante mille francs, tous les ans, dans le corps social, il lui est peut-être à charge. En tout cas, il ne fait plus la joie de ses fournisseurs, il ne compte plus comme promoteur des arts et de l’industrie, il n’est plus bon à rien pour les ouvriers, non plus que sa race, qu’il laisse dans la détresse.

Au bout des mêmes dix ans, non seulement Ariste continue à jeter tous ses revenus dans la circulation, mais il y jette des revenus croissants d’année en année. Il grossit le capital national, c’est-à-dire le fonds qui alimente le salaire, et comme c’est de l’importance de jce fonds que dépend la demande des bras, il contribue à accroître progressivement la rémunération de la classe ouvrière. Vientil à mourir, il laisse des enfants qu’il a mis à même de le remplacer dans cette œuvre de progrès et de civilisation.

• Sous le rapport moral, la supériorité de l’épargne sur le luxe est incontestable. Il est consolant de penser qu’il en est de même, sous le rapport économique, pour quiconque, ne s’arrêtant pas aux effets immédiats des phénomènes, sait pousser ses investigations jusqu’à leurs effets définitifs.

udus une cacneiie ae son jardin ? Non, certes : il entend grossir son capital et son revenu. En conséquence, cet argent qu’il n’emploie pas à acheter des satisfactions personnelles, il s’en sert pour acheter des terres, une maison, des rentes sur l’État, des actions industrielles, ou bien il le place chez un négociant ou un banquier. Suivez les écus dans toutes ces hypothèses, et vous vous convaincrez que, par l intermédiaire des vendeurs ou emprunteurs, ils vont alimenter du travail tout aussi sûrement que si Ariste, à 1 exemple de son frère, les eût échangés contre des meubles, des bijoux et des chevaux.

Car, lorsque Ariste achète pour 10,000 francs de terres ou de rentes, il est déterminé par la considération qu’il n’a pas besoin de dépenser cette somme, puisque c’est ce dont vous lui faites un grief.

Mais, de même, celui qui lui vend la terre ou la rente est déterminé par cette considération qu’il a besoin de dépenser les dix mille francs d’une manière quelconque.

De telle sorte que la dépense se fait, dans tous les cas, ou par Ariste ou par ceux qui se substituent à lui.

Au point de vue de la classe ouvrière, de l’encouragement au travail, il n’y a donc, entre la conduite d’Ariste et celle de Mondor, qu’une différence. La dépense de Mondor étant directement accomplie par lui, et autour de lui, on la voit. Celle d’Ariste s’exécutant en partie par des intermédiaires et au loin, on ne la voit pas. Mais, en fait, et pour qui sait rattacher les effets aux causes, celle qu’on ne voit pas est aussi certaine que celle qu’on voit. Ce qui le prouve, c est que dans les deux cas les écus circulent^

et qu’il n’en reste pas plus dans le coflre-fort du sage que dans celui du dissipateur.

Il est donc faux de dire que l’épargne fait un tort actuel à l’industrie. Sous ce rapport, elle est tout aussi bienfaisante que le luxe.

Mais combien ne lui est-elle pas supérieure, si la pen-

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