SUR LE LUXE, LA PARESSE ET LE TRAVAIL
(Benjamin Franklin)
A Benjamin Vaughan (1).
Passy, 26 juin 1784.
II est étonnant combien les affaires de ce monde sont conduites à contre-sens. Naturellement on croirait que l’intérêt d’un petit nombre d’individus devrait céder à l’intérêt général. Mais les individus ménagent leurs affaires avec infiniment plus d’application, d’activité et d’adresse que le public n’en met aux siennes; de sorte que l’intérêt général est le plus souvent sacrifié à l’intérêt particulier.
Nous assemblons des parlements et des conseils pour profiter de leur sagesse collective ; mais en même temps nous avons nécessairement l’inconvénient de leurs passions, de leurs préjugés et de leur égoïsme réunis. Par ce moyen, des hommes artificieux triomphent de la sagesse et trompent ceux qui la possèdent. Si nous en jugeons par les actes, les arrêts^ les édits, qui dans le monde entier règlent le commerce, une assemblée de grands hommes importants est le corps le plus fou qui existe sur la terre.
Certes, je n’ai encore rien trouvé pour remédier au luxe. Je ne suis même pas sûr qu’on puisse y réussir dans un grand État, ni que ce soit toujours un mal aussi dangereux qu’on le dit.
Supposons qu’on entende par le mot luxe, toute dépense qui n’est pas nécessaire. Examinons ensuite si, dans un grand pays, il est possible d’exécuter les lois qui
(1) Membre du parlement d’Angleterre, pour le bourg de Clalne, en Wiltshire. Il était lié d’une intime amitié avec Franklin.