SUR LE LUXE, L.\ PARESSE ET LE TRAVAIL
cent mille hommes, occupés à défricher chacun cent acres, ne feraient pas une clairière assez grande pour être visible de la lune, à moins qu’on n'y eût le télescope d’Herschel ; tant sont vastes les pays que les bois couvrent encore I
Néanmoins on éprouve quelque consolation à songer que, parmi les hommes, il y a encore, à tout prendre, plus d’activité et de prudence que de paresse et de folie. De là cette augmentation de beaux édifices, de fermes bien cultivées, de villes riches et populeuses, qui couvrent toute l’Europe, et qu’on ne trouvait autrefois que sur les bords de la Méditerranée. Et tout cela, malgré des guerres insensées, dont la rage éternelle détruit souvent en un jour l’œuvre de plusieurs années de paix. Nous pouvons donc espérer que le luxe de quelques armateurs ne
causera pas la ruine de l’Amérique.
Encore une réflexion, et je termine les divagations de cette longue lettre. Presque toutes les parties de notre corps nous obligent à quelque dépense. Nos pieds ont besoin de souliers, nos jambes de bas, le reste du corps exige des habillements, et le ventre une bonne quantité de nourriture. Quoique extrêmement utiles, nos yeux, quand nous sommes raisonnables, ne demandent que le secours peu coûteux de lunettes, cela ne peut pas déranger beaucoup nos finances. Ce sont les yeux d’autrui qui nous ruinent. Si tout le monde était aveugle, excepté moi, je n’aurais besoin ni de beaux habits, ni de belles maisons, ni de beaux meubles.
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