RENÉ CHEZ LES NATCHEZ
René, accompagné de ses guides, avait remonté le cours du Meschacebé^; sa barque flottait au pied des trois collines dont le rideau dérobe aux regards le beau pays des enfants du soleil. Il s'élance sur la rive, gravit la côte escarpée, et atteint le sommet le plus élevé des trois coteaux. Le grand village des Natchez' se montrait à quelque distance dans une plaine parsemée de bocages de sassafras*; çà et là erraient des Indiennes, aussi légères que les biches avec lesquelles elles bondissaient; leur bras gauche était chargé d'une corbeille suspendue à une longue écorce de bouleau; elles cueillaient les fraises, dont l'incarnat teignait leurs doigts et les gazons d'alentour. René descend de la colline et s'avance vers le village. Les femmes s'arrêtaient à quelque distance pour voir passer les étrangers, et puis s'enfuyaient vers les bois: ainsi des colombes regardent le chasseur du haut d'une roche élevée et s'envolent à son approche.
C'était l'heure où les fleurs de l'hibiscus^ commen-
' Le mot caraclérise très heureusement la manière de Fénelon.
* !• partie. — Me^chacebé : nom indien du fleuve Mississipi.
' Tribu indienne de la Louisiane : pour venger le massacre do leurs colons, les Français la détruisirent presque entière (1730)
* Sassafras : Arbre de la^ famille du laurier, se plaît dans les régions chaudes de l'Amérique du Nord.
* IJibiscus : plante herbacée à tige droite et lisse, à feuiUca glabre.-, à npiu-e écarlates très ouvertes.
rent à s'entr'ouvrir dans les savanes, et où les tortues ■ lu fleuve viennent déposer leurs œufs dans les sables. Les étrangers avaient déjà passé sur la place des jeux tout le temps qu'un enfant indien met à parcourir une cabane, quand, pour essayer sa marche, sa mère lui présente la mamelle et se retire en souriant devant lui. On vit alors paraître un vieillard. Le ciel avait voulu réprouver; ses yeux ne voyaient plus lalumière du jour. Il cheminait tout courbé, s'appuyant d'un côté sur le bras d'une jeune femme, de l'autre sur un bâton de chêne.
Le patriarche du désert se promenait au milieu de la foule charmée; les sachems mêmes paraissaient saisis de respect, et faisaient, en le suivant, un cortège de siècles au vénérable homme qui jetait tant d'éclat et attirait tant d'amour sur le vieil âge.
René et ses guides l'ayant salué à la manière de l'Europe, le sauvage, averti, s'inclina à son tour devant eux, et, prenant la parole dans leur langue maternelle, il leur dit : « Etrangers, j'ignorais votre présence parmi nous. Je suis fâché que mes yeux ne puissent vous voir; j'aimais autrefois à contempler mes hôtes et à lire sur leur front s'ils étaient aimés du ciel. » 11 se tourna ensuite vers la foule qu'il entendait autour de lui : « Natchez, comment avez-vous laissé ces Français si longtemps seuls? Etes-vous assurés que vous ne serez jamais voyageurs loin de votre terre natale? Sachez que toutes les fois qu'il arrive parmi vous un étranger, vous devez, un pied nu dans le fleuve et une main étendue sur les eaux, faire un sacrifice au Meschacebé, car l'étranger est aimé du Grand- Esprit. »
Près du lieu où parlait ainsi le vieillard se voyait un catalpa* au tronc noueux, aux rameaux étendus et
1 Catalpa : arbro nu feuillage ample, aux fleurs blanches ponc-
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chargés de fleurs : le vieillard ordonne à sa fille do l'y conduire. 11 s'assied au pied de l'arbre avec René et les guides. Des enfants montés sur les branches du catalpa éclairaient avec des flambeaux la scène audessous d'eux. Frappés de la lueur roiigeâtre des torches, le vieil arbre et le vieil homme se prêtaient mutuellement une beauté religieuse; l'un et l'autre portaient les marques des rigueurs du ciel, et pourtant ils fleurissaient encore après avoir été frappés de la foudre.
Le frère d'Amélie ne se lassait point d'admirer le sachem. Chactas (c'était son nom; ressemblait aux héros représentés par ces bustes antiques qui expriment le repos dans le génie et qui semblent naturellement aveugles. La paix des passions éteintes se mêlait sur le front de Chactas à cette sérénité remarquable chez les hommes qui ont perdu la vue, soit qu'en étant privés de la lumière terrestre nous commercions plus intimement avec celle des cicux, soit que l'ombre où vivent les aveugles ait un calme qui s'étende sur l'âme, de même que la nuit est plus silencieuse que le jour.
CELUTA
Une jeune fille parut à l'entrée de la cabane. Sa taille haute, fine et déliée, tenait à la fois de l'élégance du palmier et de la faiblesse du roseau. Quelque chose de soudrant et de rêveur se mêlait à ses grâces presque divines. Les Indiens,pour peindre la tristesse et la beauté de Céluta, disaient qu'elle avait le regard de la Nuit et le sourire de l'Aurore. Ce n'était point encore une femme malheureuse, mais une femme destinée à le devenir. On aurait été tenté de presser
tuées de pourpre; depuis longtemps, il est acclimaté en France. * 1* partie.
celte admirable créature dans ses bras, si l'on n'eût craint de sentir palpiter un cœur dévoué d'avance aux chagrins de la vie.
Céluta entre en rougissant dans la cabane, passe devant les étrangers, se penche à l'oreille de la matrone du lieu, lui dit quelques mots à voix basse, et se retire. Sa robe blanche d'écorce de mûrier ondoyait légèrement derrière elle, et ses deux talons de rose en relevaient le bord à chaque pas. L'air demeura embaumé, sur les traces de l'Indienne, du parfum des fleurs de magnolia qui couronnaient sa tète : telle parut Héro' aux fêtes d'Abydos; telle Vénus se fit connaître, dans les bois de Carthage, à sa démarche et à l'odeur d'ambroisie qu'exhalait sa chevelure*.