CHACTAS CHEZ FÉNELON
Mon hôte, me prenant par la main, me fit asseoir *,vec \m ?,upTès d'une table. On servit le pain et le vin,
* Boutiques de charcutier et de boucher. Les sauvages amenés lî Paris sous Louis XIV ne furent frappés que de l'étal des viandes Je boucherie.
- Rejïistres, livres, contrats, lettres, en général toutes sortes tf'écrils.
* I" partie.
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la force de l'homme. Les esclaves, s'ctant retirés pleins de vénération pour leur maître, je commençai à échanger les paroles de la confiance avec le serviteur des autels.
« Chactas, me dit-il, nous sommes nés dans dos pays bien éloignés l'un de l'autre, mais croyez-vous qu'il y ait entre les hommes de grandes difTérences de vertus et conséquemment de bonheur ? »
Je lui répondis: « Mon père, à te parler sans détour, je crois les hommes de ton pays plus malheureux que ceux du mien. Ils s'enorgueillissent de leurs arts et rient de notre ignorance ; mais si toute la vie se borne à quelques jours, qu'importe que nous ayons accompli le voyage dans un petit canot d'écorce ou sur une grande pirogue chargée de lianes et de machines ? Le canot même est préférable, car il voyage sur le fleuve le long de la terre où il peut trouver mille abris ; la pirogue européenne voyage sur un lac orageux où les ports sont rares, les écueils fréquents, et où souvent on ne peut jeter l'ancre, à cause de la profondeur de l'abime. Les arts ne font donc rien à la félicité de la vie, et c'est là pourtant le seul point où vous paraissez l'emporter sur nous. Jusqu'à présent j'avais eu la simplicité de croire que je n'avais point encore vu ta nation; ma dernière course m'adonne d'autres idées. Je commence à entrevoir que ce mélange odieux de rangs et de fortunes, d'opulence extraordinaire et de privations excessives, de crime impuni et d'innocence sacrifiée, forme en Europe ce qu'on appelle la société. 11 n'en est pas de même parmi nous : entre dans les buttes des Iroquois, tu ne trouveras ni grands, ni fstits, ni riches, ni pauvres ; partout le repos du coeur et la liberté de l'homme. »
Ici je lis le mieux qu'il me fut possible la peinture fie notre bonheur, et je finis, comme à l'ordinaire, par rénviter mon hôte à se faire sauvage.
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11 m'avait écouté avec la plus grande attention ; le tableau de notre félicité le toucha : « Mon enfant, me dit-il, je me confirme dans ma première pensée : les honunes de tous les pays quand ils ont le cœur pur, se ressemblent, car c'est Dieu alors qui parle en eux, Dieu qui est toujours le même. Le vice seul établit entre nous des dilférences hideuses : la beauté n'est qu'une ; il y a mille laideurs. Si jamais je trace le tableau d'une vie heureuse et sauvage, j'emploierai les couleurs sous lesquelles vous me la venez de peindre.
« Mais, Chactas, je crains que dans vos opinions vous n'apportiez un peu de préjugés, car les Indiens en ont comme les autres hommes. Il arrive un temps où le genre humain, trop multiplié, ne peut plus exister par la chasse : il faut alors avoir recours à la culture. La culture entraine des lois, les lois des abus. Seraitil raisonnable de dire qu'il ne faut point de lois parce qu'il y a des abus ? Serait-il sensé de supposer que Dieu a rendu la condition sociale la pire de toutes, lorsque cette condition paraît être l'état universel des hommes ^ ?
« Ce qui vous blesse, sincère sauvage, ce sont nos travaux, l'inégalité de nos rangs, enfin cette violation du droit naturel, qui fait que vous nous regardez comme des esclaves infiniment malheureux : ainsi votre mépris pour nous tombe en partie sur nos souffrances. Mais, mon fils, s'il existait une félicité relative dont vous n'avez ni ne pouvez avoir aucune idée ; si le laboureur à son sillon, l'artisan dans son atelier, goûtaient des biens supérieurs à ceux que vous trouvez dans vos forêts, il faudrait donc retrancher d'abord de votre mépris tout ce que vous donnez de ce mépris à nos prétendues misères.
t C'est la thèse contraire à celle de J.-J. Rousseau, TapclogU de la oociélé et des liens qu'elle crée entre les hommes.
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« Comment vous expliqucrai-je ensuite ce sixième sens où les cinq autres viennent se confondre, le sens des beaux-arts ? Les arts nous rapprochent de la Divivinité ; ils nous font entrevoir une perfection au-dessus de la nature et qui n'existe que dans notre intelligence. Si vous m'objectiez que les jouissances dont je parle sont vraisemblablement inconnues de la classe indigente de nos villes, je vous répondrais qu'il est d'autres plaisirs sociaux accordés à tous : ces plaisirs sont ceux du cœur.
« Chez vous, les attachements de la famille ne sont fondés que sur des rapports intéressés de secours accordés et rendus: chez nous, la société change ces rapports en sentiments. On s'aime pour s'aimer; on commerce d'àmes ; on arrive au bout de sa carrière à travers une vie pleine d'amour. Est-il un labeur pénible à celui qui travaille pour un père, une mère, un frère, une sœur? Non, Chactas, il n'en est point; et, tout considéré, il me semble que l'on peut tirer de la civilisation autant de bonheur que de l'état sauvage. L'or n'existe pas toujours sous sa forme primitive, tel qu'on le trouve dans les mines de votre Amérique : souvent il est façonné, filé, fondu en mille manières ; mais c'est toujours de l'or.
« La condition politique qui nous courbe vers la terre, qui oblige l'un à se sacrifier à l'autre, qui fait des pauvres et des riches, qui semble, en un mot, dégrader l'homme, est précisément ce qui l'élève : la générosité, la pitié céleste, l'amour véritable, le courage dans l'adversité, toutes ces choses divines sont nées de cette condition politique. Le citoyen charitable qui va chercher, pour la secourir, l'humanité soulîrante dans les lieux où elle se cache, peut-il être un objet de mépris? Le prêtre vertueux qui naguère trempait vos fers de ses larmes sera-t-il frappé de vos dédains? L'homme qui pendant de longues années a lutté contre
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le malheur, qui a supporté sans se plaindre toutes les sortes de misères, est-il moins admirable dans sa force que le prisonnier sauvage dont le mépris se réduit à braver quelques heures de tourments?
« Si les vertus sont des émanations du Tout-Puissant, si elles sont nécessairement plus nombreuses dans l'ordre social que dans l'ordre naturel, l'état de société qui nous rapproche davantage de la Divinité est donc un état supérieur à celui de nature.
« 11 est parmi nous d'ardents amis de leur patrie, des cœurs nobles et désintéressés, des courages magnanimes, des âmes capables d'atteindre à ce qu'il y a de plus grand. Songeons, quand nous voyons un misérable, non à ses haillons, non à son air humilié et timide, mais aux sacrifices qu'il fait, aux vertus quotidiennes qu'il est obligé de reprendre chaque matin, avec ses pauvres vêtements, pour affronter les tempêtes de la journée ! Alors, loin de le regarder comme un être vil, vous lui porterez respect. Et s'il existait dans la société un homme qui en possédât les vertus sans en avoir les vices, serait-ce à cet homme que vous oseriez comparer le sauvage ? En paraissant tous les deux au tribunal du Dieu des chrétiens, du Dieu véritable, quelle serait la sentence du juge? Toi, dirait-il an sauvage, tu ne fis point de mal, mais tu ne fis point de bien. Qu'il passe à ma droite, celui qui vêtit Torphelin, qui protégea la veuve, qui réchauffa le vieillard, qui donna à manger à Lazare, car c'est ainsi que j'en agis lorsque j'habitais entre les hommes ^ »
Ici le chef de la prière cessa de se faire entendre. Le miol distillait de ses lèvres; l'air se calmait autour de lui à mesure qu'il pariait. Ce qu'il faisait éprouver
1 L'argument a sa valeur. Il était sensé, il était nouveau de prouver que la société ne vaut pas seulement par le développement progressif de la civilisation, des sciences et des arts, qu'elle impose àec devoirs sérieu.x, qu'elle inspire de hautes et nobles vertus.
n'était pas des transports, mais une succession do sentiments paisibles et ineffables. Il y avait dans son discours je ne sais quelle tranquille harmonie, je ne sais quelle douce lenteur, je ne sais quelle longueur de grâces S qu'aucune expression ne peut rendre.
René.