‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 101 sur 302 · RÉVEIL DE RENÉ DANS LA CABANE DZ CHACTAS · texte numérisé non relu

RÉVEIL DE RENÉ DANS LA CABANE DZ CHACTAS

Le soleil ne faisait que de paraître a l'horizon lorsque le frère d'Amélie ouvrit les yeux dans la demeure d'un sauvage. L'écorce qui servait de porte à la hutte avait été roulée et relevée sur le toit. Enveloppé dans son manteau, René se trouvait couché sur sa natte, de manière que sa natte était placée à l'ouverture de la cabane. Les premiers objets qui s'offrirent à sa vue, en sortant d'un profond sommeil, furent la vaste coupole d'un ciel bleu où volaient quelques oiseaux et la cime des tulipiers qui frémissaient au soufQe des brises du matin. Des écureuils se jouaient dans les

1 Héro est ceUe prêtresse de Vénus à Sestos qu'aima Léandre, un jeune homme d'Abydos, et qui, désespérée de la mort de son amant, se précipita dans les flots de l'Hellespont.

* Cf. Virgile : Enéide l : La rencontie de Vénus et d'Énée, V. 318-407. « A ces mots, Vénus s'éloigne : sa nuque brille d'un rose éclat, sa chevelure d'ambroisie répand une divine odeur, les plis de sa robe s'abaissent jusqu'à ses pieds, sa démarche révèle une déesse. »

3 I» partie.

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branches de ces beaux arbres, et des perruches sifflaient sous leurs feuilles satinées. Le visage tourné vers 1?^ dûiiie azuré, le jeune étranger enfonçait ses regards dans ce dûme qui lui paraissait d'une immense profondeur et transparent comme le v-^rre. Un sentiment confus de bonheur, trop inconnu à. René, reposait au fond de son âme, en même temps que le frère d'Amélie croyait sentir son sang rafraîchi descendre de son cœur dans ses veines et par un long détour remonter à sa source : telle l'antiquité nous peint des ruisseaux de lait s'égarant au sein de la terre, lorsque les hommes avaient leur innocence et que le soleil de l'âge d'or se levait aux chants d'un peuple de pasteurs.

Un mouvement dans la cabane tira le voyageur de sa rêverie : il aperçut alors le patriarche des sauvages assis sur une natte de roseau. Auprès du foyer, Saséga, laborieuse matrone, faisait infuser des dentelles de Loghetto avec des écorces de pin rouge, qui donnent une pourpre éclatante. Dans un lieu retiré, la nièce de Chactas empennait des flèches avec des plumes de faucon. Céluta, son amie, qui l'était venue visiter, semblait l'aider dans son travail; mais sa main, arrêtée sur l'ouvrage, annonçait que d'autres sentiments occupaient son cœur.

Le frère d'Amélie s'était endormi l'homme de la société, il se réveillait l'homme de la nature. Le ciel était sur sa tête, comme le dais de sa couche; des courtines de feuillages et de fleurs semblaient pendre de ce dais superbe; des vents soufflaient la fraîcheur et la santé; des hommes libres, des femmes pures entouraient la couche du jeune homme. Il se serait volontiers touché pour s'assurer de son existence, pour se convaincre qu'autour de lui tout n'était pas illusion. Tel fut le réveil du guerrier aimé d'Armide, lorsque l'enchanteresse trouvant son ennemi plongé

^ans le sommeil, l'emporta sur une nue et le déposa dans les bocages des îles Fortunées. *

René se lève, sort, se plonge dans l'onde voisine, respire l'odeur des sassafras et des liquidambars, salue la lumière de l'orient, les flots du Meschacebé, les savanes et les forêts, et rentre dans la cabane *.

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