‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 102 sur 302 · LE MARIAGE DE RENÉ · texte numérisé non relu

LE MARIAGE DE RENÉ

Cependant, les blessures de René se fermaient; des simples connus des sauvages rétablissaient ses forces avec une étonnante rapidité. Il n'avait qu'un moyen de payer à Outougamiz la dette d'une amitié sublime, c'était d'épouser Céluta. Le sacrifice était grand : tout lien pesait au frère d'Amélie; aucune passion ne pouvait entrer dans son cœur, mais il crut qu'il se devait immoler à la reconnaissance ; du moins ce n'était pas à ses yeux démentir sa destinée, que de trouver un malheur dans un devoir.

Il fit part de sa résolution à Chactas : Chactas demanda la main de Céluta à Adario ; Outougamiz fut rempli de joie en apprenant que son ami allait devenir son frère. Céluta, rougissant, accorda son consentement avec cette grâce modesle qui respirait en elle; mais elle éprouvait quelque chose de plus que ce plaisir mêlé de frayeur qu'éprouve la jeune vierge prête à passer dans les bras d'un époux. Malgré l'amour qui entraînait vers René la fille de Tabamica, malgré la félicité dont elle se faisait l'image, elle était frappée d'une tristesse involontaire ; un secret pressentiment serrait son cœur : René lui inspirait une terreur dont elle ne se pouvait défendre; elle sentait

' Cf. Tasse, Jérusalem délivrée : Episode de Renaud et d'Armide.

- I* partie.

3 II" partie.

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qu'elle allait tomber dans le sfin de cet homme comme on tombe dans un abîme.

Les parents ayant approuvé le mariage, Chactas dit à René : « Bàlis ta cabane, portes-y le collier pour charger les fardeaux et le bois pour allumer le feu, chasse pendant six nuits; à la septième, Céluta te suivra à tes foyers. »

René établit sa demeure dans une petite vallée qu'arrosait une rivière tributaire du Meschacebé. Ouand l'ouvrage fut fini, on découvrait de la porte de la nouvelle cabane les prairies du vallon entrecoupées d'arbustes à fleurs; une forêt, vieille comme la terre, couvrait les collines et dans l'épaisseur de cette forêt tombait un torrent.

Des danses et des jeux signalèrent le jour du mariage. Placés au milieu de leurs parents, René et Céluta furent instruits de leurs devoirs : on conduisit ensuite les époux au toit qu'ils devaient habiter.

L'aurore les trouva sur le seuil de la cabane : Céluta, un bras jeté autour du cou de René, s'appuyait sur le jeune homme. Les yeux de l'Indienne, avec une expression de respect et de tendresse, cherchaient ceux de son époux. D'un cœur religieux et reconnaissant, elle offrait sa félicité au maître de la nature comme un don qu'elle tenait de lui : la rosée de la nuit remonte, au lever du soleil, vers le ciel d'où elle est descendue.

Les regards distraits du frère d'Amélie se promenaient sur la solitude : son bonheur ressemblait à du repentir. René avait désiré un désert, une femme et la liberté : il possédait tout cela, et quelque chose gâtait celte possession. Il aurait béni la main qui du même coup l'eût débarrassé de son malheur passé et de sa félicité présente, si toutefois c'était une félicité. Il essaya de réaliser ses anciennes chimères : quelle femme était plus belle que Céluta? Il l'emmena au fond

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des forêts, et promena son indépendance de solitude en solitude ; mais quand il avait pressé sa jeune épouse contre son sein, au milieu des précipices, quand il l'avait égarée dans la région des nuages, il ne rencontrait point les délices qu'il avait rêvées.

Le vide qui s'était formé au fond de son âme ne pouvait plus être comblé. René avait été atteint d'un arrêt du ciel, qui faisait à la fois son supplice et son génie ; René troublait tout par sa présence, les passions sortaient do lui et n'y pouvaient rentrer, il pesait sur la terre (|u'il foulait avec impatience et qui le portait avec regret.

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