RE.NÉ ET MILA
Un soir, René était assis au bord d'un de ces lacs que l'on trouve partout dans les forêts du Nouveau- Monde. Quelques baumiers isolés bordaient le rivage; le pélican, le cou reployé, le bec reposant comme une faux sur sa poitrine, se tenait immobile à la pointe d'un rocher; des dindes sauvages élevaient leur voix rauque du haut des magnolias; les flots du lac, unis comme un miroir, répétaient les feux du soleil couchant.
Mila survint. « Me voici! dit-elle; je suis tout étonnée, je t'assure : j'avais peur d'être grondée. »
<- Et pourquoi vous gronder? » dit René. Je ne sais, » dit Mila en s'asseyant et s'appuyant sur les genoux du guerrier blanc.
« N'auriez-vous point quelque secret? » répliqua René.
« Grand-Esprit! s'écria Mila, est-ce que j'aurais un secret? J'ai beau penser, je ne me souviens de rien. »
Mila posa ses deux petites mains sur le genou de
* IV partie.
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René, inclina la tète sur ses mains, et se mit à rêver en regardant le lac. René souffrait de cette attitude, mais il n'avait pas le courage do repousser celte enfant. Il s'aperçut, au bout de quelque temps que Mila s'était endormie.
Age de candeur, qui ne connaît aucun péril! âge de confiance, que tu passes vite! « Quel bonheur pour toi, Mila! murmura sourdement René, si tu dormais ici ton dernier sommeil ! »
« Que dis-tu? s'écria Mila tirée de son assoupissement. Pourquoi m'as-tu réveillée? Je faisais un si beau rêve! »
« Vous feriez mieux, dit René, de me chanter une chanson, plutôt que de dormir ainsi comme un enfant. »
« C'est bien vrai, dit Mila; attends que je me réveille. « Et elle frotta ses yeux humides de sommeil et de larmes.
« Je me souviens, reprit-elle, d'une chanson de Céluta. 0 Céluta! comme elle est heureuse! comme elle mérite de l'être! C'est ta femme, n'est-ce pas? »
Mila se prit à chanter; elle avait dans la voix une douceur mêlée d'innocence et de volupté. Elle ne put chanter longtemps; elle brouilla tous ses souvenirs, et pleura de dépit de ne pouvoir redire la chanson de Céluta.
La mère de Mila, qui la suivait, la trouva assise aux genoux de René ; elle la frappa avec une touffe de lilas qu'elle tenait à la main, et Mila s'échappa en jetant des feuilles à sa mère. L'imprudente colère de la matrone révéla la course de sa fille ; le bruit s'en répandit de toutes parts. Mila elle-même s'empressa de dire à Céluta qu'elle avait dormi sur les genoux du guerrier blanc au bord du lac. Céluta n'avait pas besoin de ce qu'elle prenait pour une nouvelle preuve du malheur qui l'avait frappée.
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LETTRE DE RE.NÉ A SA FEMME CÉLUT^. Au désert, la trenle-deuxième neige de ma naissance.
«Je comptais VOUS attendre aux Natchez; j'ai été obligé de partir subitement sur un ordre des sachems. J'ignore quelle sera l'issue de mon voyage : il se peut faire que je ne vous revoie plus. J'ai dû vous paraître si bizarre, que je serais fâché de quitter la vie sans m'être justifié auprès de vous.
« Un grand malheur m'a frappé dans ma première jeunesse ; ce malheur m"a fait tel que vous m'avez vu *. J'ai été aimé, trop aimé : l'ange qui m'environna de sa tendresse mystérieuse ferma pour jamais, sans les tarir, les sources de mon existence. Tout amour me fit horreur : un modèle de femme était devant moi, dont rien ne pouvait approcher; intérieurement consumé de passions, par un contraste inexplicable, je suis demeuré glacé sous la main du malheur.
(c Céluta, il y a des existences si rudes qu'elles semblentaccuser la Providence, et qu'elles corrigeraient de la manie d'être. Depuis le commencement de ma vie. je n'ai cessé de nourrir des chagrins, j'en portai le germe en moi, comme l'arbre porte le germe de son fruit. Un poison inconnu se mêlait à tous mes sentiments; je me reprochais jusqu'à ces joies nées de la jeunesse et fugitives comme elle.
« Je suppose, Céluta, que le cœur de René s'ouvre maintenant devant toi : vois-tu le monde extraordinaire qu'il renferme ? 11 sort de ce cœur des flammes qui manquent d'aliment, qui dévoreraient la création sans être rassasiées, qui te dévoreraient toi-même. Prends garde, femme de vertu ! recule devantcet abîme :
1 II» partie.
2 Voy. plus loin^ p. 223, l'analyse de René.
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laisse-le dans mon sein! Père tout puissant, tu mas appelé dans la solitude ; tu m'as dil « René! René! qu'as-tu fait de ta sœur? » Suis-je donc Gain? »
Continuée au lever de l'aurore.
« Quelle nuit j'ai passée! Créateur, je te rends grâces; j'ai encore des forces, puisque mes yeux revoient la lumière que tu as faite ! sans flambeau pour éclairer ma course, j'errais dans les ténèbres : mes pas, comme intelligents d'eux-mêmes, se frayaient des sentiers à travers les lianes et les buissons. Je clierchais ce qui me fuit; je pressais le tronc des chênes; mes bras avaient besoin de serrer quelque chose. J'ai cru, dans mon délire, sentir une écorce aride palpiter contre mon cœur : un degré de chaleur de plus, et j'animais des êtres insensibles...
« Céluta, vous me prendrez pour un insensé : je n'ai eu qu'un tort envers vous, c'est de vous avoir liée à mon sort. Vous savez si René a résisté, et à quel prodige d'amitié il a cru devoir le sacrifice d'une indépendance qui, du moins, n'était funeste qu'à lui. ' Une misère bien grande m'a ôté la joie de votre amour et le bonheur d'être père : j'ai vu avec une sorte d'épour vante que ma vie s'allait prolonger au delà de moi. Le sang qui fit battre mon cœur douloureux animera celui de ma fille : le t'aurai transmis, pauvre Amélie, ma tristesse et mes malheurs ! Déjà appelé par la terre, je ne protégerai point les jours de ton enfance ; plus tard je ne verrai point se développer en toi la douce image de ta mère, mêlée aux charmes de ma sœur et aux grâces de la jeunesse. Ne me regrette pas : dans l'âge des passions, j'aurais été un mauvais guide.
1 René n'a épousé Céluta que pour payer à Outousramiz, qui l'avait sauvé de la mort, sa deUo de reconnaissance. Voyez plas haut, p. 192 : Le Mariage de René.
« Céluta, je vous recommande particulièrement Amélie : son nom est un nom fatal '. Qu'elle ne soi! instruite dans aucun art de l'Europe; que sa mèro lui cache l'excès de sa tendresse : il n'est pas bon de s'accoutumer à être trop aimé. Qu'on ne parle jamais de moi à ma fille; elle ne me doit rien : je ne souhaitais pas lui donner la vie. Que René reste pour elle un homme inconnu, dont l'étrange destin raconté la fasse rêver sans qu'elle en pénètre la cause : je ne veux être à ces yeux que ce que je suis : un pénible songe.
■i Céluta, il y a dans ma cabane des papiers écrits de ma main, c'est l'histoire de mon cœur; elle n'est bonne à personne , et personne ne la comprendrait : anéantissez ces chimères.
vv Retournez sous le toit fraternel; brûlez celui que j'ai élevé de mes mains; semez des plantes parmi ses cendres; rendez à la forêt l'héritage que j'avais envahi. Effacez le sentier qui monte de la rivière à la porte de ma demeure; je ne veux pas qu'il reste sur la terre la moindre trace de mon passage.
< Si enfin, Céluta, je dois mourir, vous pourrez chercher après moi l'union d'une âme plus égale que la mienne. Toutefois ne croyez pas désormaisrecevoir impunément les caresses d'un autre homme; ne croyez pas que de faibles embrassements puissent effacer de votre âme ceux de René. Je vous ai tenue sur ma poitrine au milieu du désert, dans les vents de l'orage, lorsqu'après vous avoir portée de l'autre côté d'un torrenl, j'aurais voulu vous poignarder pour fixer le bonheur dans votre sein et pour me punir de vous avoir donné ce bonheur.
« C'est loi, Être suprême, source d'amour et d( beauté, c'est toi seul qui me créas tel que je suis, ef
1 C'esl le nom de la sœur de René. Cf. p. 2v30, René : La profession d'Amélie.
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toi seul me peux comprendre ! Oh ! que ne me suis-jo précipité dans les cataractes au milieu des ondes écumantes ! je serais rentré dans le sein de la nature avec toute mon énergie.
«.Oui, Céluta, si vous me perdez, vous resterez veuve : qui pourrait vous environner de cette flamme que je porte avec moi, même en n'aimant pas? Ces solitudes que je rendais brûlantes vous paraîtraient glacées auprès d'un autre époux. Que chercheriezvous dans les bois et sous les ombrages '? Il n'est plus pour vous d'illusions, d'enivrement, de délire ; je t'ai tout ravi en te donnant tout, ou plutôt en ne te donnant rien, car une plaie incurable était au fond de mon âme. Ne crois pas, Céluta, qu'une femme à laquelle on a fait des aveux aussi cruels, pour laquelle on a formé des souhaits aussi odieux que les miens, ne crois pas que cette femme oublie jamais l'homme qui l'aime de cet amour ou de cette haine extraordinaire.
« Je m'ennuie de lavie; l'ennui m'a toujours dévoré : ce qui intéresse les autres hommes ne me touche point. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de ma houlette ou de ma couronne ? Je serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et de l'infortune. En Europe, en Amérique, la société et la nature m'ont lassé. Je suis vertueux sans plaisir; si j'étais criminel, je le serais sans remords. Je voudrais n'être pas né, ou être à jamais oublié.
« Que ce soit ici mon dernier adieu, ou que je doive vous revoir encore, Céluta, quelque chose me dit que ma destinée s'accomplit : si ce n'est pas aujourd'hui même, elle n'en sera que plus funeste ; René ne peut reculer que vers le malheur. Regardez donc celte lettre comme un testament'. »
' Admirable est cette lettre, admirable de passion et d'éloquence, et d'une parfaite unité de ton. Jamais type n'a été conçu aus&i d'accord avec !ui-mùme, aussi logique en toutes se; parties : c'est