‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 143 sur 302 · CASCADE DE TIVOLI · texte numérisé non relu

CASCADE DE TIVOLI

Cette cascade, je l'ai vue dans une saison triste et je n'étais pas moi-même fort gai. Je vous dirai plus : j'ai été importuné du bruit des eaux, de ce bruit qui m'a tant de fois charmé dans les forêts américaines. Je me souviens encore du plaisir que j'éprouvais lorsque, la nuit, au milieu du désert, mon bûcher à demi éteint, mon guide dormant, mes chevaux paissant à quelque dislance, j'écoutais la mélodie des eaux et des vents dans la profondeur des bois. Ces murmures, tantôt plus forts, tantôt plus faibles, croissant et décroissant àcliaque instant, me faisaient tressaillir; chaque arbre était pour moi une espèce de Ij're harmonieuse dont les vents tiraient d'ineffables accords.

« Ln chute du Teverone à Tivoli a été, en 1826, presque détruite

-car une inondation.

Aujourd'hui je m'aperçois que je suis beaucoup moins sensible à ces charmes de la nature; je doute que la cataracte de Niagara me causât la même admiration qu'autrefois. Quand on est très jeune, la nature muette pai'l(3 beaucoup; il y a surabondance dans l'homme ; tout son avenir est devant lui ; il espère communirjucr ses sensations au monde, et il se nourrit de mille chimères. Mais dans un âge avancé \ lorsque la perspective que nous avions devant nous passe derrière, que nous sommes détrompés sur une foule d'illusions, alors la nature seule devient plus froide et moins parlante, les jardins parlent peu. Pour que cette nature nous intéresse encore, il faut qu'il s'y attache des souvenirs de la société ; nous nous suffisons moins à nous-mêmes : la solitude absolue nous pèse, et nous avons besoin de ces conversations qui se font le soir à voix basse entre des amis^.

(Décembre 1803.

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