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Pourquoi Chateaubriand n'aime pas la montagne

Comme il n'y a pas de beaux paysages sans un

1 Chateaubriand, lorsqu'il écrit ces lignes, a trente-cinq ans.

' C'est d'at» rd que les sens s'émoussent et se blasent; c'es' ensuite et suiIduI, si l'homme n'est pas capable de se suffire à lui même, qu'il épruuve le besoin de se sentir entouré et de communiquer à d'iiulre? Ie^ impressions qui l'eme-aent.

a Extrait liu Voijage au Monl-Blanc, 181^5. — C'est à propos des Al| e- que (^hale-iubriand nous expose s<s erriefs contre la montagne. Mais- lt!s raisons qu'il apporte sont d ordrt- général et elles valent contre loiiie montagne. L'auteur n'a me que les va.-les horizons, Ipt ligm» larges, l'impression du « b;ii.s I ornes », la vie, le mouvenicni r\ilMné comme une plainte ou un chant. Aux monls, il rt procnt; d'être sans gi'andeur. de rétrécir l'horizon, d'écraser do l»>iir mao^e tout ce qui est su^pemlu à leurs flancs; il ne le: adaici qut; cuniuie cadre et ornement ue l'uud.

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horizon de montagnes, il n'y a point aussi de lieux agréables à habiter ni de satisfaisants p^ur les yeux et pour le cœur là où on manque d'air et d'espace ; or, c'est ce qui arrive dans l'intérieur des monts. Ces lourdes masses ne sont point en harmonie avec les facultés de l'homme et la faibles-ie de ses organes.

On attribue aux paysages des montagnes la sublimité : celle-ci tient sans doute à la grandeur des objets. Mais si l'on prouve que cette grandeur, très réelle en elTet, n'est cependant pas sensible au regard, que devient la sublimité?

Il en est des monuments de la nature comme de ceux de l'art : pour jouir de leur beauté, il faut être au véritable point de perspective; autrem(ènl, les formes, les couleurs, les proportions, tout disparaît. Dans l'intérieur des montagnes, comme on touche à l'objet même, et comme le champ de l'optique est trop resserré, les dimensions perdent nécessairement leur grandeur : chose si vraie, que l'on est continuellement trompé sur les hauteurs et sur les dislances. J'en appelle aux voyageurs : le Mont-Blanc lour a-t-il paru fort ébîvé dn fond de la vallée de Chamounix? Souvent un lac immense dans les Alpes a l'air d'un petit étang; vous croyez arriver en quelques pas au haut d'une pente que vous êtes trois heures à gravir; une journée entière vous suffit à peine pour sortir de cette gorge, à l'extrémité de laquelle il vous semblait que vous louchiez de la main. Ainsi cette grandeur des montagnes dont on fait tant de bruit, n'est réelle que par la fatigue qu'elle vous donne. Quant au paysage, il n'est guère plus grande l'œil qu'un paysai^re ordinaire.

Mais ces monts qui perdent leur grandeur apparente quand ils sont trop rapprochés du spectatour sont toutefois si gigantesques qu'ils écrasent ce qui pourrait leur servir d'ornement. Ainsi, par des luis contraires, tout se rapetisse à la fois dans les défilés des Alpes, et

l'ensemble et les détails. Si la nature avait fait les arbres cent fois plus grands sur les monla^nes que dans les plaims; si les fleuves et les cascades y versaient des eaux cent fois plus abondantes, ces grands bois, ces grandes eaux pourraient produii-e des effets pleins de majesté sur les flancs élargis de la lerre. Il n'en est pas de la sorte; le cadre du tableau s'accroit démesurémeni, et les rivières, les forêts, les villages, les troupeaux gardent les proportions ordinaires : alors il n'y a plus de rapport entre le tout et la partie, entre le théâtre et la décoration. Le plan des montagnes étant vertical devient une échelle toujours dressée où l'œil rappoile et compare les objets qu'il embrasse ; et ces objets accusent tour à tour leur petitesse sur cette énorme mesure. Les pins les plus altiers, par exemple, se distinguent à peine dans l'escarpement des vallons, où ils paraissent collés comme des flocons de suie. La trace des eaux pluviales est marquée dans ces bois grêles et noirs par de petites rayures jaunes et parallèles; et les torrents les plus larges, les cataractes les plus élevées, ressemblent à de maigres fdets d'eau ou à des vapeurs bleuâtres.

Ceux qui ont aperçu des diamants, des lf»pazes, des émeraudes dans les glaciers', sont plus heureux que moi : mon imai:inalion n'a jamais pu découvrir ces trésors. Les neiges du bas Glacier des BoisS mêlées à la poussière de granit, m'ont paru semblables à de la cendre; on pourrait prendre la Mer de Glace", dans plusieurs endroits, pour des carrières de chaux et de

1 Rares sur les Pyrénées, les glaciers sont fréquents dans la chaîne des Aipps. Ricti que sur le Mont-Blanc, iU couvrent une surface de 282 tti'omplres carrés.

2 C'est du Glncier des Bossons que parle sans doute Chateaubriand : ce sriacicr, un des plus heau.x de la chaîne, descend sur toute la hauteur ilu massif.

'^ Du flanc nord du Mont-Blanc, se détache la Mer de Glace, longue de plus de l 'i kiir.rriètres.

plâtre ; ses crevasses seules offrent quelques teintes du pi^isme, et quand les couches de glace sont appuyées sur le roc. elles ressemblent à de gros verres de bouteille.

Ces draperies blanches des Alpes ont, d'ailleurs, un grand inconvénient : elles noircissent tout ce qui les environne, et jusqu'au ciel, dont elles rembrunissent l'azur. Et ne croyez pas que l'on soit dédommagé de cet effet désagréable par les beaux accidents de la lumière sur les neiges. La couleur dont se peignent les montagnes lointaines est nulle pour le spectateur placé à leur pied. La pompe dont le soleil couchant couvre la cime des Alpes de la Savoie n'a lieu que pour l'habitant de Lausanne. Quant au voyageur de la vallée de Chamounix, c'est en vain qu'il attend ce brillant spectacle. Il voit, comme du fond d'un entonnoir, au-dessus de sa tête, une petite portion d'un ciel bleu et dur, sans couchant et sans aurore; triste séjour où le soleil jette à peine un regard à midi par dessus une barrière glacée.

Qu'on me permette, pour me faire mieux entendre, d'énoncer une vérité triviale. Il faut une toile pour peindre : dans la nature , le ciel est la toile des paysages ; s'il manque au fond du tableau, tout est confus et sans effet. Or les monts, quand on en est trop voisin, obstruent la plus grande partie du ciel. Il n'y a pas assez d'air autour de leurs cimes; ils se font ombre l'un à l'autre et se prêtent mutuellement les ténèbres qui résident dans quelque enfoncement de leurs rochers. Pour savoir si les paysages des montagnes avaient une supériorité si marquée, il suffisait de consulter les peintres : ils ont toujours jeté les monts dans les lointains, en ouvrant à l'œil un paysage sur les bois et sur les plaines.

Un seul accident laisse aux sites des montagnes leur majesté naturelle : c'est le clair do lune. Le propre de

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ce demi-jour sans reflets et d'une seule teinte esl d'agrandir les objets en isolant les masses et en faisant disparaître celte gradation do couleurs qui lie ensemble les parties d'un tableau. Alors, plus les coupes des monuments sont franches et décidées, plus leur dessin a de longueur et de hardiesse, et mieux la blancheur de la lumière profdo les lignes de l'ombre. C'est pourquoi la grande architecture romaine, comme les contours des montagnes, est si belle à la clarté de la lune...

Aprèsavoir fait la critique des montagnes, il estjusti' de finir par leur éloge. J'ai déjà observé qu'elles étaient nécessaires à un beau paysage, et qu'elles devaient former la chaine dans les derniers plans d'un tableau. Leurs têtes chenues, leurs flancs décharnés, leurs membres gigantesques, hideux quand on les contemple de trop près, sont admirables lorsqu'au fond d'un horizon vaporeux ils s'arrondissent et se colorent dans une lumière fluide et dorée. Tout ce que je demande, c'est qu'on ne me force pas d'admirer les longues arêtes de rochers, les fondrières, les crevasses, les trous, les entortillements des vallées des Alpes. A cette condition, je dirai qu'il y a des montagnes que je visiterais encore avec un plaisir extrême : ce sont celles de la Grèce et de la Judée. J'aimerais à parcourir les lieux dont mes nouvelles études me forcent de m'occuper chaque jour; j'irais volontiers chercher sur le Thabor et le Taygète d'autres couleurs et d'autres harmonies, après avoir peint les monts sans renommée et les vallées inconnues du Nouveau Monde '.

' L'année suivante (1806). Chateaubriand partait pour le voyage de Grèce et de Syrie. — Et, en lSu9, dans les, Marlyrs, en 1811, dans Vltinéj'a're, converti définilivement aux formes du goûj classique, il traçait des paysages purs et sereins de l'Oi-ienl d'artmirables tableaux.

Chateaubriand avait avancé dans le Gt^nie du Chi'istiafiisme « que la religion chrétienne lui paraissait plus favo- • able que le paganisme au développement des caractères et au ft'u des passions de l'épopée; que le merveilleux de cette religion pouvait peut-être lutter contre le merveilleux emprunté de la mythologie. » C'est pour prouver cette thèse que Chateaubriand composa les Martyrs.

11 les commença dès 1802, à Rome, où le Premier Consul l'avait envoyé avec le titre de secrélaire d'ambassade. Et jusqu'en 1809, il ne cessa d"y travailler, s'entourant de toHs les renseignements utiles, et, sur les Francs et les tiaulois, n'amassant pas moins de deux gros volumes de notes. Même, en 1806, il partit pour l'Orient, désireux de voir les sites qu'il voulait peindre et d'en rapporter d'exactes et sincères descriptions.

L'œuvre parut en 1809 ; elle eut d'abord un médiocre succès. Plus tard, elle se releva dans l'opinion, et quatre éditions successives vinrent consoler l'auteur de l'injuste (Hscrédit où était tombé « un ouvr.ige qui témoigne de quelque travail de style, d'un grand respect pour la langue et d'un goût sincère de l'antiquité'. »

Analyse : Dioclétion est empereur, l'Eglise chrétienne tout pies du triomphe. Pour la dernière fois, Dieu permet aux démons déprouver les fidèles par nue persécution :

1 Préface de l'édition de 1826.

le mailyrô de deux victimes choisies, Eudore et Gyraodocée, assurer.! I;i df^faile des faux dieux.

Cymodocée esi l;i fille de Démodocus, le dernier descendant des Hnmériiles, prêtre au temple d'Homère sur le mont Ithôme, en Messénie. Un jour elle s'é;:are. Eudore, qu'elle a rem-nnlré endormi au bord d'une fontaine, la reconduit chez son père. Pour remercier le jeune homme, qui s'est soustr;i.l à sa reconnaissance, Démodocus accompagné de sa fille, part pour l'Arcadie. Ils trouvent Eudore, dirigeant avec son père Lasthénèslestravaux de la moisson: chez leurs hôtes, ils assistent, pleins d'une surprise émue, aux rites et aux prières de la religion des chrétiens.

Le lendemain, en présence de Cymodocée et de son père, devant ses parents et l'évêque Cyrille, Eudore fait le récit de ses aventures. Il dit sa jeunesse à Kome, ses désordres, l'oubli où il se laisse aller de sa religion. Il conte son séjour à l'armée de Constance, la guerre contre les Francs, sa c;iplivité chez les Barbares; puis, après qu'il a été rendu à la liberté, le commandement qu'il exerce dans la province d'Armorique, ses tragiques amours arec la druidesse Velléda, enfin, ses remords et sa retraite chez son père Laslhénès.

Cymodocée l'a entendu non sans trouble. Bientôt les deux jeunes gens s'avouent leur amour et se promettent leur foi. Et Démodocus, pour soustraire sa fille aux persécutions d'Hiérocli''s, le proconsul d'Achaie, consent à la donner à Eudoie. Mais Hiéroclès a accusé Eudore auprès de Dioclétien. Tandis que Cymodocée se retire à Jérusalem, Eudore s'embarque pour Rome afin de se justifier : à peine y est-il arrivé que les chefs de l'Église romaine le chargent de défendre les chrétiens devant le Sénat et l'Empereur. Dioclétien, que sa harangue n'a point convaincu, proclame l'édit de persécution. Eudore est bientôt arrêté; Cymodocée, qui est venue le rejoindre à Rome, est elle-même jetée en prison. Sauvée, elle ne se sert de sa liberté i|ue pour aller retrouver à ram[ihithéâtre Eudore, condiiniué aux bêtes. Elle meurt avec lui. Une voix passe : << Les Dieux s'en vont! » L'enfer est vaincu. Le Christ triomphe.

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