‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 145 sur 302 · COMPARAISONS · texte numérisé non relu

COMPARAISONS

Comme un taureau vainqueur dans cent pâturages, fier de sa corne mutilée et des cicatrices de sa large poitrine, supporte avec impatience la piqûre du taon, sous les ardeurs du midi, ainsi les Francs percés de nos dards, deviennent furieux à ces blessures sans vengeance et sans gloire. Transportés d'une aveugle rage ils brisent le trait dans leur sein, se roulent par terre et se débattent dans les angoisses de la douleur.

Cymodocée rougit et pleura en parlant de la sorte. On reconnaissait dans son langage les accents confus de son ancienne religion et de sa religion nouvelle : ainsi dans le calme d'une nuit pure, deux liarpes, suspendues au souille d'Eole, mêlent leurs plaintes fugitives : ainsi frémissent ensemble Jeux lyres dont l'une laisse échapper les tons graves du mode dorien, et l'autre les accords voluptueux de la molle lonie ; ainsi, dans les savanes de la Floride, deux cigognes argentées, agitant de concert leurs ailes sonores, font entendre un doux bruit au haut du ciel ; assis au bord de la forêt, l'Indien prête l'oreille aux sons répandus dans les airs et croit reconnaître dans celle harmonie la voix des âmes de ses pères '.

1 Ici, Chateaubriand se souvient des Natchez. JiiF^qu'en ses dernières œuvres, jusqu'aux dernières pages des Mémoires, seront sensibles les impressions de son premier voyajje. Jamais écrivain peut-être n'a su lirer meilleur parti d'un réjoui" de moins d'une année aux pays d'outre- mer.

Lorsqu'un opulent laboureur recueille ses moissons nouvelles, il entasse dans une grange spacieuse et les grains qui seront foulés parle pied des mules, et ceux qui rendront leurs trésors sous les coups du fléau, et ceux qu'un cylindre pesant détachera de la paille légère ; le village retentit des cris du maître et des serviteurs, de la voix des femmes qui préparent le festin, des clameurs des enfants qui se jouent autour des gerbes, du mugissement des .bœufs qui traînent ou qui vont chercher les épis jaunissants : ainsi Galérius rassemble de toutes les parties du monde dans les prisons de Saint- Pierre les chrétiens les plus illustres ; froment des élus, récolte divine qui doit enrichir le bon Pasteur !

Cymodocée habitait seule la prison. Fatigué des soins qu'il était obligé de rendre à l'orpheline, Ssevus insultait souvent à son malheur : ainsi, lorsque de grossiers villageois ont enlevé un aiglon sur la montagne, ils enferment dans une indigne cage l'héritier de l'empire des airs ; ils insultent par d'ignobles jeux et des traitements inhumains à la majesté tombée : ils frappent cette tête couronnée ; ils éteignent ces yeux qui auraient contemplé le soleil ; ils tourmentent en mille façons ce jeune roi qui n'a point d'ailes pour fuir ou de serres pour repousser les outrages.

Ainsi parlaient ces martyrs brisés par les fers et les chevalets de Galérius : tel l'animal courageux qui lance les ours et les sangliers dans les brunes forêts de l'Achéloiis tombe, sans l'avoir mérité, dans la dis-

grâce du chasseur ; percé de Tépieu destiné aux bêtes farouches, le limier tourne sous le coup fatal, se débat mr la mousse ensanglantée ; mais, en expirant, il jette un regard soumis vers son maître, et semble lui reprocher de s'être privé d'un serviteur fidèle.

Depuis la ceinture jusqu'à la tète, Galérius n'est plus qu'un squelette recouvert d'une peau livide, enfoncée entre des ossements ; le bas de son corps est enflé comme une outre, et ses pieds n'ont plus de lorme. Lorsqu'au bord d'un vivier couvert de roseaux et de glaïeuls un serpent s'est attaché aux flancs d'un taureau, l'animal se débat dans les nœuds du reptile : il frappe l'air de sa corne ; mais bientôt, dompté par le venin, il tombe et se roule en mugissant : ainsi s'agite et rugit Galérius.

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