‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 146 sur 302 · MERVEILLEUX CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

MERVEILLEUX CHRÉTIEN

Le prince des ténèbres achevait dans ce moment même la revue des temples de la terre. Il avait visité les sanctuaires du mensonge et de l'imposture, l'antre de Trophonius', les soupiraux de la Sibylle, les trépieds de Delphes, la pierre de Teulatès, les souterrains d'isis, de Mitra, de Wishnou^ Partout les sacri-

• Grotte Yoisine de l'Hélicon, où, parla faveur d'Apollon, l'ombre de Trophouius, l'architecte du temple de Delphes, rendait de~ oracles.

- Tentâtes, dieu de la mythologie îrauloipe, symbolisait la puissance de I ebpril et de la parole, présidait pu commerce et à la guerre, coiuluitail aux enfers les âmes des morts — Isis, déesse de la mythologie égyptienne, soîur et femme d'Osiris; elle personnifiait la puissance génératrice et fécoi dante de la nature. — ifilhra^ dieu des anciens Perses, symbolitail le soleil elle feu. ser-

fices étaient suspendus, les oracles abandonnés, et les prestiges de lidolâtrie près de s'évanouir devant la vérité du Christ. Satan gémit de la perte de sa puissance ; mais du moins il ne cédera pas la victoire sans combat. Il jure, par l'éternité de l'enfer, d'anéantir les adorateurs du vrai Dieu, oubliant que les portes du lieu de douleur ne prévaudront pas contre la bien-aimée du Fils de l'Homme. L'archange rebelle ignore les desseins de l'Éternel, qui va punir son Église coupable ; mais il sent que la domination sur les fidèles lui est un moment accordée, et que le ciel le laisse libre d'accomplir ces noirs projets. Aussitôt il quitte la terre, et descend vers le sombre empire.

Tel qu'on voit au sommet du Vésuve une roche calcinée suspendue au milieu des cendres ; si le soufre et le bitume rallumés dans la montagne obscurcissent le soleil, font bouillonner la mer et chanceler Parthénope' comme une bacchante enivrée, alors la cime du volcan change sa forme mobile, la lave s'affaisse, la pierre roule et rentre en grondant au fond des entrailles brûlantes qui l'avaient rejetée : ainsi Satan, vomi par l'enfer, se replonge dans le gouffre béant. Plus rapide que la pensée, il franchit tout l'espace qui doit s'anéantir un jour ; par delà les restes mugissants du chaos, il arrive à la frontière de ces régions impérissables comme la vengeance qui les forma ; régions maudites, tombe et berceau de la mort*, où le temps ne fait point la régie, et qui resteront encore quand

vait de médiatenr entre Ormuzd et les hommes; à Borne, il avait un temple creusé dans le mont Capitolin. — Wishnou ou Vichn»u, la 2' personne de la Trinité indienne, le dieu conservateur da monde et qui neuf fo'\^ pour le sauver s'est incarné.

' Nom grec- de la ville de Naples.

2 Cf. Milton, Paradis perdu, 11, 910 :

This wild abyss

The ï'->mb of nature, and perhaps her grave.

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l'univers aura été enlevé ainsi qu'une tente', dressée pour un jour. Une larme involontaire mouille les yeux de l'esprit pervers, au moment où il s'enfonce dans les royaumes de la nuit. Sa lance de feu éclaire à peine autour de lui l'épaisseur des ombres. Il ne suit aucune route à travers les ténèbres ; mais, entraîné par le poids de ses crimes^, il descend naturellement vers l'enfer. 11 ne voit pas encore la lueur lointaine de ces flammes qui brûlent sans aliment, et pourtant sans jamais s'éteindre, et déjà les gémissements des réprouvés parviennent à son oreille. 11 s'arrête, il frémit à ce premier soupir des éternelles douleurs. L'enfer étonne encore son monarque. Un mouvement de remords et de pitié saisit le cœur de l'archange rebelle.

La peine du feu' n'est pas le tourment le plus affreux qu'éprouventles âmes condamnées ; elles conserventla mémoire de leur divine origine ; elles portent en ellesmêmes l'image ineffaçable de la beaulé de Dieu, vl regrettent à jamais le souverain bien qu'elles ont perdu : ce regret est sans cesse excité par la vue des àmcs dont la demeure touche à l'enfer et qui, après avoir expié leurs erreurs, s'envolent aux régions célestes. A tous ces maux, les réprouvés joignent encore les

1 Isaïe, XXIV, 20. « Terra auferetur quasi tobernaculum uniu3 noctis. »

2 « Salan, dans Milton, retourne aux enfers sur un pont bâti par le péché et la mort. Je ne sais si j'ai fait mieux ou plus mal que le poète anglais. » N. de C.

3 « Aucun poète avant moi n'avait songé à mêler la peine du dam à li peine du feu, et les douleurs morales aux aigoisses physiques. Lps réprouvés chez le Dante, sentent, il est vrai, quelque mal de celte eopèciî, mais l'idée de ces tourments e^t à peine indiquée. » N. de C.

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afilictions morales et la honte des crimes qu'ils ont commis sur la terre : les douleurs de Thypocrite s'augmentent de la vénération que ses fausses vertus continuent d'inspirer au monde. Les litres magnifiques que le siècle déçu donne à des morfs renommés font le tourment de ces morts dans les flammes de la vérité et de la vengeance. Des vœux qu'une tendre amitié offre au ciel pour des âmes perdues désolent au fond de l'abime, ces âmes inconsolables. C'est alors qu'on voit sortir du sépulcre ces coupables qui viennent révéler à la terre les châtiments de la justice divine et dire aux hommes : « Ne priez pas pour moi : je suis jugé*. »

Au centre de l'abîme, au milieu d'un océan qui roule du sang et des larmes, s'élève parmi les rochers un noir château, ouvrage du désespoir et de la mort. Une tempête éternelle gronde autour de ses créneaux menaçants, un arbre stérile est planté devant sa porte, et sur le donjon de ces tristes murs, repliés neuf fois sur eux-mêmes, flotte l'étendard de l'orgueil à demi consumé par la foudre. Les démons, que les païens appellent les Parques, veillent à la barrière de ce palais ténébreux. Satan arrive au pied de sa royale demeure. Les trois gardes du palais se lèvent, et laissent le marteau d'airain retomber avec un bruit lugubre sur la porte d'airain. Trois autres démons, adorés sous le nom de Furies, ouvrent le guichet ardent : on aperçoit alors une longue suite 'le portiques désolés, semblables à ces galeries souterraines où les prêtres de l'Egypte

> A comparer la description du Tartare au vi" chant de l'Enéide de Virgile (>. ;i'i8 et ss.; el au xviii' livre du Téiémaque, de fénelon. Voyez aus.-i [jour le contraste : Extraits des A'o^cAes, l'Étien séjour des bieiiheuieui, p. 69.

cachaient les monstres qu'ils faisaient aflorer aux hommes. I.es dômes du fatal éditice retentissent des sourds mugissements d'un incendie; une pâle lueur descend des voûtes embrasées. A l'entrée du premier vestibule, léternité des douleurs * est couchée sur un lit de fer : elle est immobile ; son cœur même n'a aucun mouvement : elle tient à la main un sablier inépuisable. Elle ne sait et ne prononce que ce mot : « Jamais ! »

Aussitôt que le souverain des hiérarchies maudites est entré dan? son habitacle impur, il ordonne aux quatre chefs des légions rebelles de convoquer le sénat des enfers. Les démons s'empressent d'obéir aux ordres de leur monarque. Ils remplissent en foule la vaste salh* du conseil de Satan; ils se placent sur les gradins brûlants du sombre amphithéâtre; ils viennent tels que les adorent les mortels, avec les attributs d'un pouvoir qui n'est qu'imposture. Celui-là porte le trident dont il frappe en vain les mers, qui n'obéissent qu'à Dieu; celui-ci, couronné des rayons d'une fausse gloire, veut imiter, astre menteur, ce géant superbe que l'Éternel fait sortir chaque matin du lieu où se lève l'aurore. Là résonne le génie de la fausse sagesse ; là rugit l'esprit de la guerre ; là sourit le démon de la volupté : les hommes l'appellent Vénus, l'enfer le connaît sous le nom d'Astarté; ses yeux sont remplis d'une molle langueur, sa voix porte le trouble dans les âmes, et la brillante ceinture qui se rattache autour de ses flancs est l'ouvrage le plus dangereux des puissances de l'abîme. Enfin, on voit réunis dans ce conseil tous les faux dieux des nations, et Mitra, et Baal, et Moloch, Anubis, Brama, Tentâtes, Odin, Erminsul-, et mille

* « C'est la fiction !a plus hardie des Mortyrsel la seule de ceïte espèce que Pou i<»iicontre dons tout l'ouvrapiv « N. de C.

- Baal ou Bel, dieu des Babylonien^, de^^ Phéniciens et des Chanajiéeiu; Jtfo/oe/i, dieu des Phéniciens et des Carihaginris, sou-

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autres fantômes de nos passions et de nos caprices '.

URIEL, l'ange des SAINTES AMOURS*

Lorsque Dieu veut mettre dans le cœur de l'homme ces chastes ardeurs d'où sortent des miracles de vertu, c'est au plus beau des esprits du ciel que ce soin important est conli(^. Uriel est son nom; d'une main il tient une flèclie d'or tirée du carquois du Seigneur, de l'autre un /lambeau allumé au foudre éternel. Sa naissance ne précéda point celle de l'univers : il naquit avec Eve, au moment même où la première femme ouvrit les yeux à la lumière récente. La puissance créatrice répandit sur le chérubin ardent un mélange des grâces séduisantes de la mère des humains et des beautés mâles du père des hommes : il a le sourire de la pudeur et le regard du génie. Quiconque est frappé de son trait divin ou brûlé de son flambeau céleste, embrasse avec transport les dévouements les plus héroïques, les entreprises les plus périlleuses, les sacrifices les plus douloureux. Le cœur ainsi blessé connaît toutes les délicatesses des sentiments; sa tendresse s'accroit dans les larmes et survit aux désirs satisfaits. L'amour n'est point pour ce cœur un penchant borné et frivole, mais une passion grande et sévère, dont la noble fin est de donner la vie à des êtres immortels.

vent confondu avec Baal; Anubis, dieu des Éeryptiens, accompagnait les morts df'vant le tribunal d'Osiris; Brama, la première personne de la Trinilé indienne, le dieu Verbe qui a donné la vie au monde; Odin, le père des dieux Scandinaves qui Irône au Valhalla ; IrminsuL l'idole saxonne qu'en 772 Charleniagne détruisit.

' Toute celle [»artie des Martyrs est pleine du touvenir du Paradis pirdu de Milton.

■^ Le mol en ht'breu signifie : « Dieu est ma lumière ». Lea Juifs et quelques chrétiens firent d'Uriel l'ange de la lumière.

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Descriptions '.

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