LE TEMPLE D HOMERE
On y voyait le poète représenté sous la figure d'un grand fleuve, où d'autres fleuves venaient remplir leurs urnes. Le temple dominait la ville d'Rpaminondas^ : il était bâti dans un vieux bois d'oliviers, sur le Mont-Ithome, qui s'élève isolé, comme un vase d'azui au milieu des champs de la Messénie. La vue s'étendait au loin sur des campagnes plantées de hauts cyprès, entrecoupées de«ollines et arrosées par les flots de l'Amphise, du Pamysus et du Balyra, où l'aveugle Thamyris laissa tomber sa lyre*. Le laurier-rose et l'arbuste aimé deJunon* bordaient de toutes parts le lit des torrents et le cours des sources et des fontaines : souvent, au défaut de Tonde épuisée, ces buissons parfumés dessinaient dans les vallons comme des ruisseaux de fleurs et remplaçaient la fraîcheur des eaux par celle de l'ombre.
Des cités, des monuments des arts, des ruines se montraient dispersés çà et là sur le tableau champêtre : Andanies, témoin des pleurs de Mérope^ Tricca
1 Lonerin avait déjà dit de Platon, imitateur d'Homère : « Il a puisé dans Homère comme dans une vive source dont il a détourné une infuiilé de ruiï^seaux. » (Traité du Stihlime. XI.)
2 Mpssène, reb.Uie par Epaminonda?, vainqueur de Spartiates.
3 II avait n<é défier les Muses et fut vaincu par elles dans ia lutte du chant. Pour le punir, les Muses le privèrent de la vue : de désespoir, il je a sa lyre dans le Balyra.
* Le gatilier ou agnus-castus. consacré à Junon dans l'île de Samos.
5 Mèrnpe avîiit vu tuer par Polyphonte son mari Cre.-i)hoii(3 roi de Me.-sén e. et deux de ses enfants. Au moment oij elle allai' être forcée d'épouser Polyphonie, survint son fils Epytus, échappé au mascacre, qui tua le tyran et délivra sa mère.
LES MARTYKS 307
qui vit nailre Esculape, Gérénie qui conserve le tom beau de Machaon ', Phérès où le prudent Ulysse reçut Tare fatal aux amants de Pénélope^, et Stényclare' retentissant des chants de Tyrtée. Ce beau pays, jadis soumis au sceptre de l'antique Nélée *, présentait ainsi, du haut de l'Ithome et du péristyle du temple d'Homère, une corbeille de verdure de plus de huit cents stades de tour. Entre le couchant et le midi, la mer de Messénie formait une brillante barrière ; à l'orient et au septentrion, la chaîne du Taygéle, les sommets du Lycée et les montagnes de l'Élide arrêtaient les regards. Cet horizon^, unique sur la terre, rappelait le triple souvenir de la vie guerrière, des mœurs pastorales et des fêtes d'un peuple qui comptait les malheurs de son histoire par les époques de ses plaisirs.
l'italie
En mettant le pied sur cette terre d'où partent le? décrets qui gouvernent le monde, je fus frappé d'un air de grandeur qui m'était jusqu'alors inconnu^. Aux élégants éditices de la Grèce succédaient des monuments plus vastes, marqués de l'empreinte d'un autre génie. Ma surprise allait toujours croissant, à mesure
i Machaon, fils d'Esculape, tué en Messénie, où d'après la légende il avait fondé plusieurs villes, par Euripyle, fils de Télèphe
2 Cf. Homèie, Odyssée, XXI.
3 «J'ailuSlénv clare,auIieudeSlényclère. pou v l'oreille. > N.deC.
♦ Nélée, le père de Nestor, était souverain non de la Pylos de Messénie, mai» de la ville qui, en Triphylie, poriail le même nom. Les Lacédétnoniens, excités par les chants de Tyrtée, y battirer.t les Mesténiens.
5 « Toute cette description de la Messénie esi de la dernière exactitude. Elle est faite tur les lieux mêmes, et le n'ai rien retranché, rien ajnuié au labloau. »N. de C. — Cf. Ilinéraire, 1.
• C'est Eudore qui parle.
que je m'avançais sur la voie Appienne'. Ce chemin, pavé de larges quartiers de roclie, semble être fait pour résister au passage du genre humain : à travers les monts de l'Apulie, le long du golfe de Naples , au milieu des paysages d'Anxur, d'Albe el de la campagne romaine, il présente une avenue de plus de trois cents milles de longueur, bordée de temples, de palais et de tombeaux, el vient se terminer à la ville éternelle, métropole de l'univers et digne de I être. A la vue de tant de prodiges, je tombai dans une sorte d'ivresse, que je n'avais pu ni prévoir ni soupi^onner.
Ce fut en vain que les amis de mon père, auxquels j'étais recommandé, voulurent d'abord m'arracher à mon enchantement. J'errais sans cesse du Forum au Oapitole, du quartier des Carènes^ au champ de Mars; je courais au théâtre de Germanicus, au môle d'Adrien, au cirque de Néron, au Panthéon d'Agrippa''; et pendant ces courses d'une curiosité dangereuse, l'humble Église des chrétiens était oubliée.
Je ne pouvais me lasser de voir le mouvement d'un peuple composé de tous les peuples de la terre, et la marche de ces troupes romaines, gauloises, germaniques, grecques, africaines, chacune différemment armée et vêtue. Un vieux Sabin passait, avec ses sandales d'écorce de bouleau, auprès d'un sénateur couvert de pourpre; la litière d'un consulaire
i La Voie Appienne avait été ouverte par le censeur Appius Clau* dius (311 av. J.-C.) el conduite jusqu'à Capnue : plus lard, probablement sous le rpsrne de Trajan, elle fut prolons^ée jusqu'à Brindes.
2 Le quartier des Carènes était à Rome 'e quartier riche et élégant : il étaii silué entre le Cœlius et lEsquiliti.
3 De ces nionument? les plus célèbres, sont le Môle ou Mausolée d'Adrien, aujourd'hui appelé le Cliàleau-Saint-Anîre, et le Panthéon d'Açriippa. consacré, dès 610, par le pape Boniface IV à SainiP-Marit— aux-Mnrlyrs, et connu d'ordinaire sous le nom de Saiute-Marie-de-la-Rotonde.
était arrêtée par le char d'ime courtisane; les grands bœufs du Clitumne traînaient au Forum l'antique chariot du Volsque; l'équipage de chasse d'un chevalier romain embarrassait la voie Sacrée; des prêtres couraient encenser leurs dieux, et des rhéteurs ouvrir leurs écoles'.
Que de fois j'ai visité ces thermes ornés de bibliothèques, ces palais, les uns déjà croulants, les autres à moitié démolis pour servir à construire d'autres édifices! La grandeur de l'horizon romain se mariant aux grandes lignes de l'architecture romaine; ces aqueducs qui, comme des rayons aboutissant à un même centre, amènent les eaux au peuple-roi sur des arcs de triomphe; le bruit sans fin des fontaines; ces innombrables statues qui ressemblent à un peuple immobile au milieu d'un peuple agité; ces monuments de tous les âges et de tous les pays ; ces travaux des rois, des consuls, des césars; ces obélisques ravis à l'Egypte, ces tombeaux enlevés à la Grèce; je ne savais quelle beauté dans la lumière, les vapeurs et le dessin des montagnes; la rudesse même du cours du Tibre, les troupeaux de cavales demi-sauvages qui viennent s'abreuver dans ses eaux ; cette campagne que le citoyen de Rome dédaigne maintenant de cultiver, se réservant à déclarer chaque année, aux nations esclaves, quelle partie de la terre aura l'honneur de le nourrir : que vous dirai-je enfin? tout porte à Rome l'empreinte de la domination et de la durée : j'ai vu la carte de la ville éternelle tracée sur des rochers do marbre au Capitole, afin que son image même ne pût s'effacer ^
1 Le tableau n'est pas d'une couleur très juste. A la description de la Rome du rr siècle, Chateaubriand, par un pi-océdé qui lia est habituel, a r?^lé certain.-; trnils, .?erlains détails qui ne soiit guèie vrais que de la Home républicaine.
* Elle V 4*i iuicure. Cf. Lettre i M. de Fontanes. Ronr»e.
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