‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 148 sur 302 · LA GAULE · texte numérisé non relu

LA GAULE

J'employai plusieurs mois à visiter les Gaules avant de me rendre à ma province. Jamais pays n'ofrrira pareil mélange de mœurs, de religions, dé civilisation, de barbarie. Partagé entre les Grecs, les Romains et les Gaulois, entre les chrétiens et les adorateurs de Jupiter et de Teutatès, il présente tous les contrastes.

De longues voies romaines se déroulent à travers les forêts des druides. Dans les colonies des vainqueurs, au milieu des bois sauvages, vous apercevez les plus beaux monuments de l'architecture grecque et romaine' : des aqueducs à trois galeries suspendus sur des torrents, des amphithéâtres, des capitoles, des temples d'une élégance parfaite, et non loin de ces colonies, vous trouvez les huttes arrondies des Gaulois, leurs forteresses de solives et de pierres, à la porte desquelles sont cloués des pieds de louves, des carcasses de hiboux, des os de morts. A Lugdunum-, à Narbonne, à Marseille, à Burdigalie^ la jeunesse gauloise s'exerce avec succès dans l'art de Démosthène et de Cicéron ; à quelques pas plus loin, dans la montagne, vous n'entendez plus qu'un langage grossier, semblable au croassement des corbeaux*. Un château romain se montre sur la cime d'un roc ; une chapelle de chrétiens s'élève au fond d'une val ée près de l'autel où l'eubage^ égorge la victimehumaine.J'ai vu le soldat légionnaire veiller au

1 « Le poni fin Garrl, ramphilhéàtre de Nîmes, la Maison Carré» et le r.apiiiiie d<- Tm.louse, etc. » X. de C. ^ Nom Inlin ili- Lyon.

- La vraie !• mr- laiir.edu nom de Bordeaux esl Burdigala. * Cl', .lulii M Is i/ioifon.

^ Minis>i-e i-léi ear du oulte, chargé spécialement des sacrififlos.

LES MAUTYllS 311

milieu d'un déserl, sur les remparls d'un camp, et le Gaulois devenu sénateur embarrasser sa toge romaine dans les halliers de ses bois. J'ai \-u les vignes de Falerne' mûrir sur les coteaux d'Âuguîîlodimum', l'olivier de Corinthe fleurir à Marseille, et l'abeille de l'Attique parfumer Narbonne.

Mais ce que l'on admire partout dans les Gaules, ce qui faille principal caractère de ce pays, ce sont les forêts'. On voit qh et là dans leur vaste enceinte quelques camps romains abandonnés. On y trouve ensevelis sous Iherbe les squelettes du cheval ot du cavaliers. Les graines que les soldats y semèrent Jadis pour leur nourriture forment des espèces dii colonies étrangères et civilisées, au milieu des plantes natives et sauvage» des Gaules. Je ne pouvais reconnaître sans une sorte d'attendrissement ces végétaux domestiques, dont quelques-uns étaient originaires de la Grèce. Ils s'étaient répandus sur les collin<'S et le long des vallées, selon les habitudes qu'ils avaient apportées de leur sol natal. Ainsi des familles exilées choisissent de préférence les sites qui leur rappellent la patrie.

Page 1