‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 149 sur 302 · JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

JÉRUSALEM

L'aube avait à peine blanchi les cieux, que l'on entendait la voix de l'Arabe conducteur de la troupe : il entonnait le chant du départ de la caiavane. Aussitôt les pèlerins* s'apprêtent, les dromadaires

' Les vignes de Falerne étaient, après celles de Cé^ube, 'esplu= renommée- de l'Italie. Elle- mûrissaient sur les coteaux du mont Massique.

- Aultin, la capitale des Edueoâ.

^ Dans un discours prononcé à la Chambre des Pau pnui m Cuuservalion des foièts de l'État, Chateaubriand reprendra cette iilée .

* « 11 n'y a point ici d'anachronisme. Les pèlerinages à Jérusa-

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fléchissent \e. genou et reçoivent sur Ir'iirs dos voûtés les pesants fardeaux ; les unes robustes, les cavales légères pnrlent les voyageurs.

On quilli' les murs de Joppé qu'embellissent des bois de lentisques et de grenadiers, semblables à des rosiers, chargés de pommes rouges ; on traverse la plaine de Saron, qui, dans l'Écrilure. partage avec le Carmel et le Liban l'honneur d'èln^ limage de la beauté ; elle était couverte de ces (leurs dont Salomon, dans toute sa pompe royale, ne pouvait égaler la magnificence. Bientôt on pénètre dans les montagnes de Judée par le hameau qui vit nailnî l'heureux coupable à qui Jésus-Christ promit le ciel sur la croix. Les pieux voyageurs franchissent le torrent qui fournit au berger de Bethléem les pierres dont il frappa le Philistin ; ils s'enfoncent d.ms un désert où des figuiers sauvages clair-semés étalaient au vent brûlant du midi leurs feuilles noircies; la terre, qui jusque là avait conservé quelque verdure, se dépouille ; les flancs des monts s'élargissent et prennent à la fois un air plus grand et plus stérile. Peu à peu la végétation se retire et meurt ; les mousses mêmes disparaissent; une teinte rouge et ardente succède à la pâleur des rochers. Parvenus à un col élevé, tout à coup les pèlerins découvrent un vieux mur surmonté de la cime de quelques édifices no. i veaux. Le guide s'écrie: « Jérusalem! » et la troupe, soudain arrêtée par un mouvement involontaire, répète : « Jérusalem 1 Jérusalem ' ! »

lem remontent jusqu'aux premiers siècles de l'ÉsTlise Saint Jérôme dit que de son lemps il venait à Jérusalem des pèlerins de toutes les parties du monde. » N. de C.

1 A comparer dans VIlinéraire : a Nous continuâmes à nous enfoncer dan^ un désert, où des figuiers sauva.cetclair-semésétalaient au vent du midi leurs feuilles noircies. La terre (pu insi)u"alors avait conservé quelq~.e verdure, se déoouilla, les flanoB des montagnes s'élar-

A l'instant, les chrétiens se précipitent de leurs cavales ou de leurs chameaux. Ceux-ci se prosternent trois fois, ceux-là se frappent le soin en poussant des sanglots ; les uns apostrophent la ville sacrée dans le langage le plus pathétique, les autres restent muets d'étonnemenl, lo regard attaché sur Jérusalem. Mille souvenirs accablent à la fois le cœur et l'esprit : souvenirs qui n'embrassent rien moins que la durée du inonde! 0 muse deSion, toi seule pourrais peindre ce désert qui respire la divinité de Jéhovah et la grandeur des prophètes !

Entre la vallée du Jourdain et les plainps de Tldumée s'étend une chaîne de montagnes qui commence aux champs lertiles de la Galilée et va se perdre dans les sables de l'Yemen. Au centre de ces montagnes se trouve un bassin aride, fermé de toutes parts par des sommets jaunes et rocailleux ; ces sommets ne s'eutr'ouvrenl qu'au levant, pour laisser voir le gouffre de la mer Morte et les montagnes lointaines de l'Arabie. •Vu milieu de ce paysage de pierres, sur un terrain inégal et penchant, dans l'enceinte du mur jadis ébranlé sous les coups du bélier, et forlilié par des tours qui tombent, on aperçoit de vastes débris ; des cyprès épars, des buissons d'aloès et de nopals, quelques masures arabes, pareilles à des sépulcres blan-

girciil et prirent à la fois un air plus grand et plus stérile. Bientôt toute végélatinn ces?a; les mousses mêmes di^piirurenl L'amphithéâtre des inoi)la','nes se teignit d'une couleur rouge et ardente. Nous gravîmes pendant une heure ces région^ aUrislées pour atteindre un col élevé que nous voyions devant nons. Parvenus à ce passage, nou» clieminàmcs pendant une autre heure tur un plateau nu semé de pierres roulantes. TduI à coup, à Pextréniité de ce plaleou, j'ap>Tçn& une ligne de murs golhii]ues (lanqué^de tours carrées, cleri-i«re le.-quels s'élevaient quelqui-s punitea d'édifices. Au pied de ces murs paraissait un camp de cawilene turque dans toute la pompe orientale Le guide s'écrie : « Hl-Uudo! » La Sainte iJoru;alein; ! ei il senfuil au grand galop. »

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chis, recouvrent cet amas de ruines : c'est la triste Jérusalem.

Au premier aspect de cette région désolée, un grand ennui saisit le cœur. Mais, lorsque, passant de solitude en solitude, l'espace s'étend sans bornes devant vous, peu à peu l'ennui se dissipe ; le voyageur éprouve une terreur secrète qui, loin d'abaisser l'âme, donne du courage et élève le génie. Des aspects extraordinaires décèlent de toutes parts une terre travaillée par des miracles : le soleil brûlant, l'aigle impétueux, l'humble hysope, le cèdre superbe, le figuier stérile, toute la poésie, tous les tableaux de l'Écriture sont là; chaque nom renferme un mystère, chaque grotte déclare l'avenir, chaque sommet retentit des accents d'un prophète. Dieu même a parlé sur ces bords ; les torrents desséchés, les roches fendues, les tombeaux entr'ouverts attestent le prodige ; le désert paraît encore muet de terreur, et l'on dirait qu'il n'a osé rompre le silence depuis qu'il a entendu la voix de l'ÉterneP.

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