Proses oratoires et lyriques
DISCOURS d'eLDORE'
Princes, je n'entrerai point dans la preuve de la religion chrétienne : une longue suite de prophéties, toutes vérifiées, des miracles éclatants, des témoins sans nombre, ont depuis longtemps attesté la divinité de celui que nous appelons le Sauveur. Sa vertu sublime est reconnue de l'univers; plusieurs empereurs romains, sans être soumis à Jésus-Christ, l'ont honoré de leurs hommages^; des philosophes fameux ont rendu justice à la beauté de sa morale et Hiéroclès lui-même ne la conteste pas. Il serait bien étrange
1 Devant les empereurs Dioclélien etGalérius, après Symmaque, qui a parlé en pnliiiijue attaché à la religion officielle, après Hiéroclès qui a demandé le renouvellement des édits de persécution, Eudore prononce Tapologie du Cliristianirme.
■^ Alexandre Sévère, par exemple, qui avait placé dans son oratoire l'image du Christ.
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que ceux qui adorent un tel Dieu fussent des monstres dignes du bûcher. Quoi ! Jésus-Christ serait un modèle de douceur, d'humanité, de chasteté, et nous penserions l'honorer par des mystères de cruauté et de débauches! Le christianisme, dit-on, est sorti de la dernière classe du peuple, et de là les infamies de son culte. Reprochez donc à cette religion ce qui fait sa beauté et sa gloire. Elle est allée chercher, pour les consoler, des hommes auxquels les hommes ne pensaient point et dont ils détournaient les regards; et vous le lui imputez à crime 1 Pense-t-on qu'il n'y ait de douleurs que sous la pourpre, et qu'un Dieu consolateur n'est fait que pour les grands et les rois? Loin d'avoir pris la bassesse et la férocité des mœurs du peuple, notre religion a corrigé ces mœurs. Dites : est-il un homme plus patient dans ses maux qu'un vrai chrétien, plus résigné sous un maître, plus fidèle à sa parole, plus ponctuel dans ses devoirs, plus chaste dans ses habitudes? Nous sommes si éloignés de la barbarie, que nous nous retirons de vos jeux où le sang des hommes est une partie du spectacle. Nous croyons qu'il y a peu de différence entre commettre le meurtre et le voir commettre avec plaisir. Nous avons une telle horreur d'une vie dissolue, que nous évitons vos théâtres, comme une école de mauvaises mœurs et une occasion de chute... Mais en justifiant les ciirétiens sur un point, je m'aperçois que je les expose sur un autre. Nous fuyons la société, dit Hiéroclès, nous ha'issons les hommes !
S'il en est ainsi, notre châtiment est juste. Frappez nos têtes, mais auparavant venez reprendre dans nos hôpitaux les pauvres et les inllrmes que vous n'avez point secourus; faites appeler ces femmes romaines qui ont abandonné les fiuils fie Ipin* honle. Qu'elles viennent rcfnnnniire leurs nouveanx-n'''s entre les bras de nos épouses ! Le lait d'une chrétienne ne les
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a point empoisonnés : les mères selon la grâce les rendront, avant de mourir, aux mères selon la nature.
Quelques-uns de nos mystères, mal entendus et fau'^^nment interprétés, ont donné naissance à ces calmnnies'. Princes, que ne m'est- il permis de vous dévoiler ces secrets d'innocence et de pureté ? Rome se lève, dit Symmaque, et vous supplie de lui laisser les divinités de ses pères. Oui, princes, Rome se lève, mais non pour réclamer des dieux impuissants : elle se lève pour vous demander Jésus-Christ, qui rétablira parmi ses enfants la pudeur, la bonne foi, la probité^ la modération et le règne des mœurs.
« Donnoz-moi, s'écrie-t-elle, ce Dieu qui a déjà corrigé les vices de nos lois, ce Dieu qui n'autorise point l'infanticide, le spectacle du meurtre des hommes, ce Dieu qui couvre mon sein des monuments de SI bienfaisance, ce Dieu qui conserve les lumières des lettres et des arts et qui veut abolir l'esclavage sur la terre. Ah ! si un jour je devais encore voir les barbares à mes portes, ce Dieu, je le sens, pourrait seul me sauver - et changer ma vieillesse languissante en une immortelle jeunesse. »
Reste à repousser la dernière et la plus effrayante des accusations d'Hiéroclés, si les chrétiens pouvaient s'effrayer de perdre les biens et la vie. Nous sommes, dit notre délateur, des séditieux; nous refusons d'adorer les images de l'empereur et d'oflrir des sacrifices aux dieux pour le père de la patrie.
Les chrétiens, des séditieux! Poussés à bout par leurs persécuteurs et poursuivis comme des bêtes féroces, ils n'ont pas même fait entendre le plus léger
* C'est le silence que les Chrétiens gard<}ient sur leurs mystères qui servait le plus à entretenir les préjugés des païens et qui d'une certaine façon juslifinil leur^ accusations.
- Allusion prophétique à saint Léon arrêtant Attila devant Rome.
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murmure; neuf fois ils ont été massacrés, et, s'humiliant sous la mam de Dieu, ils ont laissé l'univers se soulever contre les tyrans. Que Hiéroclès nomme un seul fidèle engagé dans une conspiration contre son prince ! Soldats chrétiens quej'aperçois ici, Sébastien, Pacûme, Victor', dites-nous où vous avez reçu les nobles blessures dont vous êtes couverts. Est-ce dans les émeutes populaires, en assiégeant le palais de vos empereurs, ou bien en affrontant pour la gloire de vos princes, la flèche du Parthe,répée du Germain et la hache du Franc ? Hélas ! généreux guerriers, mes compagnons, mes amis, mes frères, je ne m'inquiète point de mon sort, bien que j'aie quelque raison de regretter à présent la vie, mais je ne puis m'empêcher de m'atlendrir sur votre destinée. Que n'avez-vous choisi un défenseur plus éloquent ! J'aurais pu mériter une couronne civique en vous sauvant des mains des barbares, et je ne pourrai vous dérober au fer d'un proconsul romain !
Finissons ce discours. Dioclétien, vous trouverez chez les chrétiens des sujets respectueux qui vous seront soumis sans bassesse, parce que le principe de leur obéissance vient du ciel. Ce sont des hommes de vérité : leur langage ne diffère point de leur conduite; ils ne reçoivent point les bienfaits d'un maître en le maudissant dans leur cœur. Demandez à de tels hommes leur fortune, leur vie, leurs enfants, ils vous les donneront, parce que tout cela vous appartient. Mais voulez-vous les forcer à encenser les idoles, ils
1 Sébastien était officier de la maison de Dioclétien. Il fut, en 288, cond.-imné comme clirétien et tué dans le cirque à coups de bàlon. — Pncôme était né en 292 : il quitta le service pour embras>er l.î rè.ïle du solitaire Palémon et réiuiit aulour de lui en Thébaïde près de '6,000 solitaires. — Victor servait dans l'armée de Maximien et Tut martyrisé eu 303. — On voit par Texainen de ces dates quelles libertés Chateaubriand a prises avec l'iiisloire.
mourront ! Pardonnez, princes, à cette liberté chrétienne : l'homme a aussi ses devoirs à remplir envers le ciel. Si vous exigiez de nous des marques de soumission qui blessent ces devoirs sacrés, Hiéroclès peut appeler les bourreaux : nous rendrons à César notre sang qui est à César, et à Dieu notre âme qui est à Dieu.