‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 156 sur 302 · EUDORE ET CYMODOCÉE · texte numérisé non relu

EUDORE ET CYMODOCÉE

Comme deux peupliers s'élèvent silencieux au bord dune source, pendant le calme d'une nuit d'été, ainsi les deux époux désignés par le ciel demeuraient immobiles et muels à l'entrée delà grotte. Cymodocée rompit la première le silence :

« Guerrier, pardonne aux demandes importunes dune Messénienne ignorante. Nul ne peut savoir quelque chose s'il n'a été instruit par un maître habile, ou si les dieux eux-mêmes n'ont pris soin d'orner son esprit. Une jeune fille surtout ne sait rien, à moins qu'elle ne soit allée broder des voiles chez des compagnes ou qu'elle n'ait visité les temples ou les théâtres. Pour moi, je n'ai jamais quitté mon père, prêtre chéri des immortels. Dis-moi, puisqu'on peut aimer dans ton culte, il v a donc une Vénus chrétienne? A-t-elle un char et des colombes? Les désirs, les querelles amoureuses, les entretiens secrets, les tromperies innocentes, le doux badinage qui surprend le cœur de l'homme le plus sensé, sontils cachés dans sa ceinture ainsi que le raconte mon divin aïeul? La colère de cette déesse est-elle redoutable.' Force-t-elle la jeune fille à chercher le jeune homme dans la palestre, à l'introduire furtivement sous le toit paternel? Ta Vénus rend-elle la langue embarrassée? Répand-elle un feu brûlant, un froid mortel dans les veines? Obliire-*-elle à recourir à des

philtres pour ramener un amant volage, à chanter la lune, à conjurer le seuil de la porte'? Toi, chrétien, tu ignores peut-être que l'Amour est fils de Vénus, qu'il fut nourri dans les bois du lait des bêtes féroces, que son premier arc était de frêne, ses premières llèchef de cyprès, qu'il s'assied sur le dos du lion, sur la croupe du centaure, sur les épaules d'Hercule, qu'il porte des ailes et un bandeau, et qu'il accompagne Mars et Mercure, l'éloquence et la valeur? »

« Inîidèle, répondit Eudore, ma religion ne favorise point les passions funestes, mais elle sait donner par la sagesse même une exaltation aux sentiments de l'âme que votre Vénus n'inspirera jamais. Quelle religion est la vôtre, Cymodocée? Rien n'est plus chaste que votre âme, plus innocent que votre pensée, et pourtant, à vous entendre parler de vos dieux, qui ne vous croirait trop habile dans les plus dangereux mystères? Prêtre des idoles, votre père a cru faire un acte de piété en vous instruisant du culte, des effets et des attributs des passions divinisées. Un chrétien craindrait de blesser l'amour même par des peintures trop libres. Cymodocée, si j'avais pu mériter votre tendresse, si je devais être l'époux choisi par votre innocence, je voudrais aimer en vous moins une femme accomplie que le Dieu même qui vous fit à son image. Lorsque le Tout-Puissant eut formé le premier homme du limon de la terre, il le plaça dans un jardin plus délicieux que les bois de l'Arcadie. Bientôt l'homme trouva sa solitude trop profonde, et pria le Créateur de lui donner une compagne. L'Éternel tira du côté d'Adam une créature divine ; il l'appela la femme ; elle devint l'épouse de celui dont elle était la chair et le

• Très pure et très simple, Chateaubriand a voulu que Cymodocée le fût et le parût : mais bien hardies sont daus sa bouche ces questions qu'elle adresse à Eudore, bien pédante aussi et bien puérile toute cette érudition.

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sang. Adam était formé pour la puissance et la valeur, Eve pour la soumission et les grâces : la grandeur de l'âme, la dignité du caractère, l'autorité de la raison, furent le partage du premier ; la seconde eut la heauté, la tendresse et des séductions invincibles. Tel est, Cymodocée, le modèle de la femme chrétienne. Si vous consentiez à l'imiter, je tâcherais de vous gagner à moi, au nom de tous les attraits qui gagnent les cœurs; je vous rendrais mon épouse par une alliance de justice, de compassion et de miséricorde ; Je régnerais sur vous, Cymodocée, parce que l'homme est fait pour l'empire, mais je vous aimerais comme une grappe de raisin que l'on trouve dans un désert brûlant. Semblables aux patriarches, nous serions unis dans la vue de laisser après nous une famille héritière des bénédictions de Jacob : ainsi le fils d'Abraham prit dans sa tente la fille de BathueP; il en eut tant de joie, qu'il oublia la mort de sa mère *. »

LETTRE d'eUDORE A CYMODOCÉE

« Eudore, serviteur de Dieu', enchaîné pour l'amour de Jésus-Christ, à notre sœur Cj'^modocée, désignée pour notre épouse et la compagne de nos combats, paix, grâce et amour.

« Ma colombe, ma bien-aimée, nous avons appris

1 Isaac, fils d'Abraham, épousa sa cousine Rébocca. fille de Bathuel.

- Il La reliçrion chrétienne prouve ici sa puissance, puisqu'elle met le langage char-tf» dans la bouche d'Eudore et ^expres^ion hnrdie dans celle de Cymodocée. Cela est nouveau et extranrditiain' sans doute, mais naturel pnr i'elTet des deux religions, et cpût élé blesser la vérité que de présenter des mœurs contraires. »N.de C — Voilà qui n'est pas très sur il semble que Chateaubriand, par amour du contraste et de l'antithèse, ait ici un peu forcé la note.

3 C'est la furiiiule des lettres des premiers chrétiens. Cf. Épître» des Apr'iires et de saint Paul.

avec une joie digne de lîiiiio'ar qui est pour vous dans noire cœur, que vous aviez été baptisée dans les eaux du Jourdain par notre ami le solitaire Jérôme '. Vous venez de confesser Jésus-Christ devant les juges elles princes de la terre. 0 servante du Dieu véritable, quel éclat doit avoir maintenant votre beauté ! Pourrionsnous nous plaindre, nous trop justement puni, tandis que vous, Eve encore non tombée, vous souffrez les persécutions des hommes? Ce nous est une tentation dangereuse de penser que ces bras si faibles et si délicats sont abattus sous le poids des chaînes; que cette tète ornée de toutes les grâces des vierges, et qui mériterait d'être soutenue par la main des anges, repose sur une pierre dans les ténèbres d'une prison. Ah! s'il nous eût été donné d'être heureux avec vous!... Mais loin de nous cette pensée ! Fille d'Homère, Eudore va vous devancer au séjour des concerts ineffables : il faut qu'il coupe le fil de ses jours, comme un tisserand coupe le fil de sa toile à moitié tissue. Nous vous écrivons de la prison de saint Pierre, la première année de la persécution. Demain nous comparaîtrons devant les juges, à l'heure où Jésus-Christ mourut sur la croix. Ma bien-aimée, notre amour pour vous serait-il plus fort, si nous vous écrivions de la maison des rois et durant l'année du bonheur?

« Il faut vous quitter, ô vous qui êtes née la plus belle entre les filles des hommes! Nous demandons au ciel avec larmes, quil nous permette de vous revoir ici-bas, ne fût-ce que pour un moment. Celte grâce nous sera-t-elle accordée? Attendons avec résignation les décrets de la Providence ! Ah! du moins, si nos amours ont été courts, ils ont été purs! .\insi que la

' C'est ici le Jérôme du i\" siècle, le solitaire de Beliiléem, l'auteur des Lettres à Paula et à sa fille Euslochia. C'.hnleaubriand, dans les Ma/Hyrs, a fait de lui et d'Augustin les coiniiagaons de plaisir et les aniis d'Eudore.

Reine des anges, vous gardez le doux nom d'épouse sans avoir perdu le beau nom de vierge. Celte pensée, qui ferait le désespoir d'une tendresse humaine, fait la consolation d'une tendresse divine. Quel bonheur est le nôtre ! 0 Cymodocée ! nous étions destiné à vous appeler ou la mère de nos enfants, ou la chaste compagne de notre félicité éternelle !

« Adieu donc, ô ma sœur ! Adieu, ma colombe, ma bien-aiméo ! priez votre père de nous pardonner ses larmes. Hélas ! il vous perdra peut-être, et il n'est pas chrétien : il doit être bien malheureux !

« Voici la salutation que moi Eudore j'ajoute à la fin de cette lettre *.

« Souvenez-vous de mes liens, ô Cymodocée !

« Que la douceur de Jésus-Christ soit avec vous ! »

CHANT DE FUNÇAILLES

Pendant la cérémonie des fiançailles, les vierges de la nouvelle Sion chantaient le cantique de l'épouse :

« Tel est le lis entre les épines, telle est ma bienaiméo entre les vierges. Que vous êtes belle, ô mon amie! Votre bouche est une grenade entr'ouverte, et vos cheveux ressemblent aux rameaux du palmier. L'épouse s'avance comme l'aurore : elle s'élève du déserl comme la fumée de l'encens ! Filles de Jérusalem, je vous conjure par les chevreuils de la montagne de me soutenir avec des fruits et des fleurs, car mon âme s'est fondue à la voix de mon amie. Vent du milieu du jour, répandez les plus doux parfums autour de celle qui est les délices de l'époux! Ma bien-aimée, vous avez blessé mon âme! Ouvrez-moi vos portes de cèdre; mes cheveux sont mouillés de la rosée de la nuit. Que la myrrhe et l'aloès couvrent votre lit

1 Formule des épîlres apostoliques.

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embaumé 1 que votre main gauche soutienne ma tête languissante; mettez-moi comme un sceau sur votre cœur, car l'amour est plus fort que la mort '. »

A peine les vierges chrétiennes avaient-elles cessé leur cantique, qu'on entendit au dehors d'autres voix et d'autres concerts. Démodocus avait rassemblé une troupe de ses parents et de ses amis, et faisait chanter à son tour l'union d'Eudore et de Cymodocée :

« L'étoile du soir a brillé : jeunes hommes, abandonnez les tables du festin. Déjà la vierge paraît : chantons l'Hymen, chantons l'Hyraénée.

« Fils d'Uranie, cultivateur des collines de l'Hélicon, toi qui conduis k l'époux la vierge timide, Hymen, viens fouler ces tapis au son de ta voix harmonieuse, et secoue dans ta main la torche à la chevelure d'or.

« Ouvrez les portes de la chambre nuptiale, la vierge s'avance! La pudeur ralentit ses pas; elle pleure en quittant la maison paternelle. Viens, nouvelle épouse, un mari fidèle se veut reposer sur ton sein.

« Que des enfants plus beaux que le jour sortent de ce fécond hyménée. Je veux voir un jeune Eudore suspendu au sein de Cymodocée, tendre ses faibles mains à sa mère et sourire doucement au guerrier qui lui donna le jour^! »

Ainsi les deux religions se réunissaient pour célébrer l'union dun couple qui semblait heureux, à l'instantméme oùles plus gi^ands périls menaçaient sa tête.

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