LA VEILLÉE DES FÊTES DE VÉNUS
Le vaisseau vole à la gauche des Cyclades blanchissantes, rangées au loin sur la mer comme une troupe de cygnes; dirigeant sa course au midi, il vient cher-
' Toutes les images de ce cantique de l'épouse sont empruntée» au Cantique des Cantiques.
^ Imité de VÉpithalame de Manlius et de Julie^ de Catulle.
LES MAHÏYRS 347
cher les rivages de l'île de Chypre. On célébrait alors lafête de la déesse d'Amathonte' : Tonde molleetsilencieuse baignait le pied du temple de Dionée-, bâti sur un promontoire au milieu des vagues tranquilles. De jeunes lilles demi-nues dansaient dans un bois de myrtes, autour du voluptueux édifice; déjeunes garçons chantaient en chœur la veillée des fêtes de Vénus. Ces paroles, apportées par le souflle des Zéphyrs, parvenaient sur la mer jusqu'au vaisseau :
" Qu'il aime demain, celui qui n'a point aimé ! Qu'il aime encore demain, celui qui a aimé' !
« Ame de l'univers, volupté des hommes et des dieux, belle Vénus, c'est toi qui donnes la vie à toute la nature! Tu parais : les vents se taisent, les nuages se dissipent, le printemps renaît, la terre se couvre de fleurs et l'Océan sourit*. C'est Vénus qui place sur le sein de la jeune fille la rose teinte du sang d'Adonis^; c'est Vénus qui force les nymplies à errer avec lAmour, la nuit, sous les yeux de Diane rougissante. Nymphes, craignez l'Amour : il a déposé ses armes, mais il est armé quand il est nu! Le fils de Cythérée naquit dans les champs, il fut nourri parmi les fleurs®. Philomèle a chanté sa puissance, ne cédons point à Philomèle.
u Qu'il aime demain, celui qui n'a point aimé 1 Qu'il aime encore demain, celui qui a aimé !
« Ile heureuse, tout sur tes bords délicieux atteste (es prodiges de l'Amour. Nautoniers, fatigués des
1 Ville de Chypre, colonie des Phéniciens, célèbre par le culte qui s'y célébrail d'Aphrodite e' d'Adonis.
- Dionée. nom que les poètes donnent à Vénus, fille de Juiiter et de Dioné.
3 Traduction exacte des premiers vers de la Veillée de Vcnut {Pei\ ic;iliiim Veneris).
* Imité de Lucrri'.e, De la Nature des choses^ 1, v. 1 et sq ^ Imité de la Vrillée de Vénus.
* Imité de la Veillée de ]'énus.
348 CHATEALBKIAND
périls, attachez l'ancre à nos ports et ployez à jamais vos voiles. Dans les bosquets d"Amathonte, vous ne livrerez que de doux combats, vous ne craindrez plus les pirates, hors lingénieux Amour, qui vous prépare des liens de fleurs. Ce sont les Grâces qui filent ici les instants des mortels. Vénus, par un charme invincible, assoupit un jour les Parques au fond du Tartare : aussitôt Aglaé enlève la quenouille à Lachésis, Euphrosyne le fd à Clotho, mais Atropos s'éveilla au moment où Pasithée allait lui dérober ses ciseaux. Tout cède à la puissance des Grâces et de Vénus M
« Qu'il aime demain, celui qui n'a point aimé ! Qu'il aime encore demain, celui qui a aimé ! »
Ces chants portaient le trouble dans l'âme des nautoniers. La proue d'airain fendait les vagues avec un bruit harmonieux : chargée des parfums de la fleur de l'oranger et de l'encens des sacrifices, la brise enflait doucement les voiles et les arrondissait c^mme le sein d'une jeune mère.
CHANT EN l'honneur DE BACCHU»
« Chantons Évohé, redisons sans cesse : Évohé, Évohé !
« Fils de Sémélé, honneur de Thèbes au bouclier d'or, viens danser avec Flore, épouse de Zéphyre et reine des fleurs ! Descends parmi nous, ô consolateur d'Ariadne, toi qui parcours les sommets de l'ismare, du Rhodope et du Cythéron ! Dieu de la joie, enfant de la fille de Cadmus, les nymphes de Nissa relevèrent, par les secours des Muses, dans une caverne embaumée. A peine sorti de la cuisse de Jupiter, tu domptas les humains rebelles à ton culte. Tu te moquas des pirates de Tyrsène, qui t'enlevaient comme l'en-
1 :■ Cette strophe entière est de moi : j'ai inventé la fiction des Gràoci qui dérobent le fuseau aux Parques. «> N. de C,
fant d'un mortel. Tu fis couler un vin délicieux dans le noir vaisseau et tomber du haut des voiles les branches d'une vigne féconde ; un lierre cliargé de ses fruits entoura le mât verdoyant; des couronnes couvrirent les bancs des rameurs; un lion parut à la poupe; les matelots changés en dauphins, s'élancèrent dans les vagues profondes. Tu riais, ô roi, Évohé ' !
« Chantons Évohé, redisons sans cesse : Évohé, Évohé! »