‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 160 sur 302 · Repas à la turque · texte numérisé non relu

Repas à la turque

J'avais envoyé le janissaire me cliercher des chevaux et un guide pour visiter d'abord Amyclée ' et ensuite les ruines de Sparte, où je croyais être : tandis que j'attendais son retour, Ibraïm^ me fit servir un repas à la turque. J'étais toujours couché sur le divan : on mit devant moi une table extrêmement basse ; un esclave me donna à laver ; on apporta sur un plateau de bois un poulet haché dans du riz ; je mangeai avec mes doigts. Après le poulet on servit une espèce de ragoût de mouton dans un bassin de cuivre ; ensuite des ligues, des olives, du raisin, et du fromage. Entre chaque plat un esclave me servait de l'eau sur les mains, et un autre me présentait une serviette de grosse toile, mais fort blanche. Je refusai de boire du vin par courtoisie ; après le café, on m'offrit du savon pour mes moustaches.

Celle salle des étrangers où je prenais mon repas offrait une scène assez touchante, et qui rappelait les anciennes mœurs de l'Orient. Tous les hôtes d'Ibraïm n'étaient pas riches, il s'en fallait beaucoup ; plusieurs même étaient de véritables mendiants ; pourtant ils étaient assis sur le même divan avec les Turcs qui avaient un grand train de chevaux et d'esclaves. Joseph et mon janissaire étaient traités comme moi, si ce n'est pourtant qu'on ne les avait point mis à ma table. Ibraïm saluait également ses hôtes, parlait à chacun, faisait donner à manger à tous. Il y avait des

' Amyclée élait située à une lieue au S.-E. de Sparte : c'était d'aprè? la légende, la i-ésidence de Tyndare et le lieu d'origine de Castor et de Pollux.

2 Chateaubriand s'est arrêté à Misitra r.hez un des principaux Turcs du pays, Ibraïin-Bey, pour qui il a une lettre de présentation de M. Vial, consul de France à Corou.

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gueux en haillons, à qui des esclavea portaient respectueusement le café. On reconnaît là les préceptes charitables du Coran et la vertu de Thospitalité que les Turcs ont empruntée des Arabes ; mais cette fraternité du turban ne passe pas le seuil de la porte, et tel esclave a bu le café avec son hôte, à qui ce même hôte fait couper le cou en sortant.

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