‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 178 sur 302 · Jean l'interprète · texte numérisé non relu

Jean l'interprète

Celait l'homme le plus mystérieux que j'aie. jamais rencontré : dfux petits yeux enfoncés dans la tète et comme cachés par un nez fort saillant, deux moustaches rouges, une habitude continuelle de sourire, quelque chose de souple dans le maintien, donneront d'abord une idée de sa personne. Quand il avait un mot ;i me dire, il commençait par s'avancer de cûté, et, après avoir fait un long détour, il venait presque rampant me chuchoter dans Toreille la chose du monde la moins secrète. Aussitôt que je l'apercevais, je lui criais : Marchez droit et parlez haut; conseil qu'on pourrait adresser à bien des gens. Jean avait des intelligences avec les principaux papas ' : il racontait de moi des choses étranges; il me faisait des compliments de la part des pèlerins qui demeuraient à fond de cale et que je n'avais pas remarqués. Au moment des repas, il n'avait jamais d'appélit, tant il était audessus des besoins vulgaires; mais aussitôt que Julien avait fini de dîner, ce pauvre Jean descendait dans la chaloupe où l'on tenait mes provisions, et, sous prétexte de mettre de l'ordre dans les paniers, il

felouque, Irès lésrpre el très élégante, porlaH une grande et unique voile taillée comme l'aile d'un oiseau de mer Ce petil bâtiment était la propriété d une famille : celte 'amille élnit ciimpnspp du père, de la mère, du frère el de bix garçon». Le ppre était le capitaine, le frère le pilote, el le.s fils étaient les mateltilo. la mère préparait les re[)a3. Je n"ai rien vu de plu; srai, de plus pr pre et de pluè leste que cet équipage de fièrc^. La felouque ét.'.it lavée, soignée et parée comme une mai. oc cliérie; elle avait un grnnrl chapelet sur la poupe, avec uno image de la Panntria surmonije d'une branche d'olivier. C'est une chose assez commune dans l'Orient, de voir une famille mellre ainsi toute sa fortune dans un vaisseau, changer de climat sans quitter ses foyers el se cuuolraire à l'esclavage en menant sur la mer la vie des Scythes. » * Papa, prêtre grec.

engloutissait des morceaux de jambon, dévorait une volaille, avalait une bouteille de vin, et tout cela avec une telle rapidité qu'on ne voyait pas le mouvement do ses lèvres. Il revenait ensuite d'un air triste me demander si j'avais beoin de ses services. Je lui conseillais de ne pas se laisser aller au chagrin et de prendre un peu de nourriture, sans quoi, il courait le risque de tomber malade. Le Grec me croyait sa dupe; et cela lui faisait tant de plaisir, que je le lui laissais croire. Malgré ces petits défauts, Jean était au fond un très honnête homme, et il méritait la confiance que ses maîtres lui accordaient. Au reste, je n'ai tracé ce portrait et quelques autres que pour satisfaire au goût de ces lecteurs qui aiment à connaître les personnages ivec lesquels on les fait vivre. Pour moi, si j'avais eu le talent de ces sortes de caricatures, j'aurais cherché soigneusement à l'étouffer; tout ce qui fait grimacer la nature de l'homme me semble peu digne d'estime on sent bien que je n'enveloppe pas dans cet arrêt la bonne plaisanterie, la raillerie fine, la grande ironie du style oratoire et le haut comique *.

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