‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 179 sur 302 · La vallée du Jourdain · texte numérisé non relu

La vallée du Jourdain

Nous quittâmes le couvent* à trois heures de l'aprèsmidi ; nous remontâmes le torrent de Cédron; ensuite, traversant la ravine, nous reprimes notre route au levant. Nous découvrîmes Jérusalem par une ouverture des montagnes. Je ne savais trop ce que j'aperce-

' Cel'e remarque qui ne laisse pas d'èlre un peu dédaigneuse pour le troùi de certains lecteurs et Part de certains écrivains, Chateaubriand était en dri.ii de la faire, n'ayant jamais eu que peu d'e=lime n pour tout ce qui fait grimacer la nature ».

2 Le courent de Saint-Saba « Il est bâti dans la ravine même du torrent de Cédron, qui peut avoir trois ou quatre cents pieds de profondeur dans cet endroit. Le torrent est a sec, et ne roule *iu'au printemps une eau fangeuse et rougie. » G.

▼ais ; je croyais voir un amas de rochers brisés : l'apparition subite de cette cité des désolations au milieu d'une solitude désolée avait quelque chose d'effrayant: c'était véritablement La reine du désert.

Nous avancions : l'aspect des montagnes était toujours le même, c'est-à-dire blanc poudreux, sans ombre, sa arbre, sans herbe et sans mousse. A quatre heure=5 et demie, nous descendîmes de la haute chaîne de ces montagnes sur une chaîne moins élevée. Nous cheminâmes pendant cinquante minutes sur un plateau assez égal. Nous parvînmes enfin au dernier rang des monts qui bordent à l'occident la vallée du Jourdain et les eaux de la mer Morle. Le soleil était près de se coucher: nous mîmes pied à terre pour laisser reposer les chevaux, et je contemplai à loisir le lac, la vallée et le fleuve.

Quand on parle d'une vallée, on se représente une vallée cultivée ou inculte : cultivée, ylle est couverte de moissons, de vignes, de villages, de troupeaux ; inculte, elle offre des herbages ou des forêts: si elle est arrosée par un fleuve, ce fleuve a des replis; les collines qui forment cette vallée ont elles-mêmes des sinuosités dont les perspectives attirent agréablement les regards.

Ici, rien de tout cela: qu'on se figure deux longues chaînes de montagnes, courant parallèlement du septentrion au midi, sans détours, sans sinuosités. La chaîne du levant, appelée Montagne d'Arabie est la plus élevée; vue à la distance de huit à dix lieues, on dirait un grand mur perpendiculaire, tout à fait semblable au Jura par sa forme et par sa couleur azurée ; on ne dislingue pas un sommet, pas la moindre c:me : seulement on aperçoit cà et là de légères inflexions, comme si la main du peintre qui a tracé cette ligne horizontale dans le ciel eût tremblé dans quelques eiiuioils.

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La chaîne du coiicliant appartient aux montagnes de Judée. Moins élevée cl plus inégale que la chaîne de l'est, elle en diffère encore par sa nature : elle présente de grands monceaux de craie et de sable qui imitent la forme de faisceaux d'armes, de drapeaux ployés ou de tentes d'un camp assis au bord d'une plaine. Du côté de l'Arabie, ce sont, au contraire, de noirs rochers à pic, qui répandent au loin leurs ombres sur les eaux de la mer Morte. Le plus petit oiseau du ciel ne trouverait pas dans ces rochers un brin d'herbe pour se nourrir ; tout y annonce la patrie d'un peuple réprouvé.

La vallée comprise entre ces deux chaînes de montagnes offre un sol semblable au fond d'une mer depuis longtemps retirée ; des plages de sel, une vase desséchée, des sables mouvants et comme sillonnés par les (lots. Cà et là des arbustes chétifs croissent péniblement sur cette terre privée de vie ; leurs feuilles sont couvertes du sel qui les a nourris, et leur écorce a le goût et l'odeur de la fumée. Au lieu de villages, on aperçoit les ruines de quelques tours. Au milieu de la vallée passe un fleuve décoloré ; il se traîne à regret vers le lac empesté qui l'engloutit. On ne distingue son cours au milieu de l'arène que par les saules et les roseaux qui le bordent : l'Arabe se cache dans ces roseaux pour attaquer le voyageur et dépouiller le pèlerin.

fels sont ces lieux fameux par les bénédictions et pai' les malédictions du ciel : ce fleuve est le Jourdain; c-o lac est la mer Morte; elle paraît brillante, mais les \ illes coupables qu'elle cache dans son sein semblent avuir empoisonné ses flots*. Ses abîmes solitaires ne peuvent nourrir aucun ètie vivant; jamais vaisseau

' La mei" M.irle, an témoiirnnge de'-' Bible, couvrirni l'anc-enn» valiéo de Siddiin, où s'é'evaienl les villes de Sodome, Gomorrhe, Ad.iina, Séboïm et Ségor.

n'a pressé ses ondes; ses grèves sont sans oiseaux', sans arbres, sans verdure; et son eau, dune amertume atlreuse, est si pesante, que les vents les plus impétueux peuvent à peine la soulever ^...

Nous descendîmes de la croupe de la montagne afin d'aller passer la nuit au bord de la mer Morte, pour remonter ensuite au Jourdain. En entrant dans la vallée, notre petite troupe se resserra : nos Bethléémites préparèrent leurs fusils et marchèren4. en avant avec précaution. Nous nous trouvions sur le chemin des Arabes du désert, qui vont chercher du sel au lac et qui font une guerre impitoyable au voyageur.

Nous marchâmes ainsi pendant deux heures le pistolet à la main comme en pays ennemi. Nous suivions, entre les dunes de sable, les fissures qui s'étaient formées dans une vase cuite aux rayons du soleil. Une croûte de sel recouvrait l'arène et présentait comme un champ de neige, d'où s'élevaient quelques arbustes rachitiques. Nous arrivâmes tout à coup au lac; je dis tout à coup, parce que je m'en croyais encore assez éloigné. Aucun bruit, aucune fraîcheur ne m'avait annoncé l'approche des eaux. La grève, semée de pierres, était brûlante, le flot était sans mouvement et absolument mort sur la rive,

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