‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 180 sur 302 · Le Jourdain · texte numérisé non relu

Le Jourdain

J'employai deux heures entières ^5 octobre) à errer au bord de la mer Morte, malgré les Bethlécmites^ qui

* Cola n'est pas très exact : un grand nombre d'oiseaux vivent Bur les bords du lac.

2 Ici se place loiite une période dont Chaleaub iand a déjà tiré parti dans les Marl'jrs : Voy. Extraits, Jérusalem, p. 314, Noua jugeons inutile <li> 'a reproduire.

3 C/claieiit ijcs Helhléémiles et non des Arabes Bédouins qu servaient de guide» et d'ebcoric à Chateaubriand.

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me pressaient de quitter cet endroit dangereux. Je voulais voir le Jourdain à l'endroit où il se jette dans jC lac; mais les Arabes refusèrent de m'} conduire, parce que le fleuve, à une lieue environ de son embouchure, fait un détour sur la gauche et se rapproche de la montagne d'Arabie. Il fallut donc me contenter de marcher vers la courbure du fleuve la plus rapprochée de nous. Nous levâmes le camp, et nous cheminâmes pendant une heure et demie avec une peine excessive dans une arène blanche et fine. Nous avancions vers un petit bois d'arbres de baume et de tamarins, qu'à mon grand étonnement je voyais s'élever du milieu d'un sol stérile'. Tout à coup les Bethléémites s'arrêtèrent et me montrèrent de la main, au fond d'une ravine, quelque chose que je n'avais pas aperçu. Sans pouvoir dire ce que c'était, j'entrevoyais comme une espèce de sable en mouvement sur l'immobilité du sol. Je m'approchai de ce singulier objet, et je vis un fleuve jaune que j'avais peine à distinguer de l'arène de ses deux rives. 11 était profondément encaissé, et roulait avec lenteur une onde épaissie : c'était le Jourdain.

J'avais vu les grands fleuves de l'Amérique avec ce plaisir qu'inspirent la solitude et la nature, j'avais visité le Tibre avec empressement, et recherché avec le même intérêt l'Eurotas et le Céphise; mais je ne puis dire ce que j'éprouvai à la vue du Jourdain. Non seulement ce fleuve me rappelait une antiquité fameuse et un des plus beaux noms que jamais la plus belle poésie ait confiés à la mémoire des hommes, mais ses rives m'offraient encore le théâtre des miracles de ma religion. La Judée est le seul pays de la terre qui retrace au voyageur le souvenir des affaires

^ Le balsamier de Judée et le tamarin croissent en général dans les lieux huaiidesi

humaines et des choses du ciel, et qui fasse naître au fond de ràrae, par ce mélange, un sentiment et des pensées qu'aucun autre lieu ne peut inspirer.

Les Bethléémites se dépouillèrent et se plongèrent dans le Jourdain. Je n'osai les imiter, à cause de la fièvre qui me tourmentait toujours, mais je me mis à genoux sur le bord avec mes deux domestiques et le (Irogman du monastère. Ayant oublié d'apporter une Bible, nous ne pûmes réciter les passages de l'Évangile relatifs au lieu où nous étions; mais le drogman, qui connaissait les coutumes, psalmodia VAvf'^ maris Stella. Nous y répondîmes comme des matelots au terme de leur voyage : le sire de Joinville n'était pas plus habile que nous. Je puisai ensuite de leau du lleuve dans un vase de cuir : elle ne me parut pas aussi douce que du sucre, ainsi que le dit un bon missionnaire; je la trouvai, au contraire, un peu saumâlre, mais, quoique j'en busse en grande quantité, elle ne me (ît aucun mal; je crois qu'elle serait fort agréable si elle était purgée du sable qu'elle charrie.

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