‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 199 sur 302 · QUELQUES MINISTRES DE LOUIS XVIII · texte numérisé non relu

QUELQUES MINISTRES DE LOUIS XVIII

L'abbé Louis' et M. le comte Beugnot* descendirent à l'auberge où j'étais logé. M"' de Chateaubriand avait des étouffements affreux, et je la veillais. Les deux nouveaux venus s'installèrent dans une cliambre séparée seulement de celle de ma femme par une mince cloison; il était impossible de ne pas entendre, à moins de se boucher les oreilles : entre onze heures et minuit les débarqués élevèrent la voix; l'abbé

de 1789, arrêté le 10 août et enfermé à l'Abbaye, il put se réfugier en Angleterre Sous le Consulat, il rentra en France. La Restauration le retrouva royaliste et le fil pair de France.

1 L'abbé Louis (1700-1837). plus connu sous le nom de baron Lijuis, célèbre financier. Il était avant la Révolution conseillerclerc à la Chambre des enquête- du Parlement de Paris. Il remplit, après le IS brumaire, différentes charj^es de finances. II se rallia à Louis XV'llI et était ministre des finances en 1814. 11 reprit le môme portefeuille en iuillet l'^lo, en 1819, en 1830, en 1831 et se distingua par des qualités de droiture, de fermeté, d'intelligence lucide. Chateaubriand, qui ne l'aimait pas, le juge fort durement.

- Beugnot fl7Cl-lS3ij) occupa, dès avant la Révolution jusqu'à la chute de PErnpire, d'importantes fondions administratives. 11 était, en 1813, préfet du Nord; le gouvernement provisoire le fit ministre de l'Intérieur ; Louis XVI II. directeur général de la police, puis ministre de la marine. Il avait suivi le roi à Gand. 11 fut, après Waterloo, directeur général des postes.

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Louis, qui parlait comme un loup et a saccades, disnit à M. Beugnot: « Toi, ministre? tu ne le seras plus! tu n"as fait que des sottises » !

Je n'entendis pas clairement la réponse de M. le comte Beugnot, mais il parla de 33 millions laissés au Trésor royal. L'abbé poussa, apparemment de colère, une chaise qui tomba. A travers le fracas, je saisis ces mots : « Le duc d'Angoulême? il faut qu'il achète du bien national à la barrière de Paris. Je vendrai le reste des forêts de l'État. Je couperai tout, les ormes du grand chemin, le bois de Boulogne, les Champs-Elysées : à quoi ça sert-il? hein! » La brutalité faisait le principal mérite de M. Louis ; son talent était un amour stupide des intérêts matériels. Si le ministre des finances entraînait les forêts à sa suite, il avait sans doute un autre secret qu'Orphée, qui faisait aller après soi les bois par son beau vieller. Dans l'argot du temps on appelait M. Louis un homme spécial; sa spécialité financière lavait conduit à entasser l'argent des contribuables dans le Trésor pour le faire prendre par Bonaparte. Bon tout au plus pour le Directoire, Napoléon n'avait pas voulu de cet homme spécial, qui n'était pas du tout un homme unique.

L'abbé Louis était venu jusqu'à Gand réclamer son ministère : il était fort bien auprès de M. de Talleyrand, avec lequel il avait officié solennellement à la première fédération du Champ-de-Mars : l'évêque faisait le prêtre, l'abbé Louis le diacre et l'abbé d'Ernaud le sous-diacre. .M. de Talleyrand, se souvenant de cette admirable profanation, disait au baron Louis : (( L'abbé, tu étais bien beau en diacre au Champ-de- Mars! » Nous avons supporté cette honte derrière la grande tyrannie de Bonaparte : devions-nous la supporter plus tard?

Le roi très chrétien s'était mis à raT3ri de tout reproche de cagoterie : il possédait dans son conseil un

évêque marié, M. de Talleyrand ; un prêlre concubinaire. M. Louis; un abbé peu pratiquant, M, de Montesquiou.

Ce dernier, homme ardent comme un poitrinake, dune certaine facilité de parole, avait l'esprit étroit et dénigrant, le cœur haineux, le caractère aigre. Un jour que j'avais péroré au Luxembourg pour la liberté de la presse, le descendant de Clovis passant devant moi, qui ne venais que du Breton Mormoran, me donna un grand coup de genou dans la cuisse, ce qui n'était pas de bon goût; je le lui rendis, ce qui n'était pas poli : nous jouions au coadjuteur et au duc de La Rochefoucauld'.

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