‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 208 sur 302 · MADAME RÉCAMIER. — PREMIÈRE RENCONTRE · texte numérisé non relu

MADAME RÉCAMIER. — PREMIÈRE RENCONTRE

Une lettre, publiée dans le Mercure après ma rentrée en France en 1800, avait frappé M^^^de Staël ^. Je n'étais pas encore rayé de la liste des émigrés; Alala me tira de mon obscurité. M""' Bacciochi (Èlisa Bonaparte)^, à la prière de M. de Fontanes, sollicita et obtint ma radiation dont W^" de Staël s'était occupée; j'allai la remercier. Je ne me souviens plus si ce fut Christian de Lamoignon ou l'auteur de Corinne qui me présenta à M"^ Récamier * son amie ; celle-ci demeurait alors dans sa maison de la rue du Mont-Blanc. Au sortir de mes bois et de l'obscurité de ma vie, j'étais

' Saint-Marcellin (1791-1817), en ce temps d'aventures, un héros de l'aventure et du roman. A la balnille de Borodino, il a le crâne fendu de trois coups de sabre; pendant les Cent-Jours, chargé d'une mission par Louis XVIII, il est pris par les gendarmes et s'évade de leurs mains. Deux fois il Mvait élé blessé en duel, il est une troisième fois blessé à mort. On le porte chez son père, et c'est au milieu d'un bal que M. de Fontanes reçoit son fils agonisant.

2 yime de Staël venait de publier la LUlérature considérée dans ses rapports avec les Institutions sociales : elle y avait soutenu la thèse de la perfectibilité indéfinie du genre humain. Cette thèse et ce livre, déjà Fontanes, dans deux articles du Mercure^ les avaient durement attaqués. Chateaubriand, dans une lettre signée : L'Auteur du Génie du Christianisme, renouvela les mAmes critiques et se posa en adversaire décidé du parti philoiophiqne.

3 La princesse Bacciochi était l'aînée des sœurs de Bonaparte.

* M°ie Récamier avait alor- vingt-quatre ans. Elle tenait déjà salon et réunissait chez elle les hommes les plus distingués de la société parisienne.

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encore tout sauvage; j'osais à peine lever les yeux sur une femme entourée d'adoraleurs.

Environ un mois après , j'étais un matin chez M'"* de Staël; elle m'avait reçu à sa toilette; elle se laissait habiller par M"* Olive, tandis qu'elle causait en roulant dans ses doigts une petite branche verte. Entre tout à coup M""' Récamier, vêtue d'une robe blanche; olle s'assit au milieu d'un sofa de soie bleue. M'"* de Staël, restée debout, continua sa conversation fort animée, et parlait avec éluquence; je répondais à peine, les yeux attachés sur M""^ Récamier. Je n'avais jamais inventé rien de pareil, et plus que jamais je fus découragé : mon admiration se changea en humeur contre ma personne. M"' Récamier sortit et je ne la revis plus que douze ans après.

MALADIE ET MORT DE MADAME DE STAliL." DEU.XIEME RENCONTRE .AVEC MADAME RÉCAMIER

Rentrée à Paris après les Cent-Jours. M™^ de Staël était revenue souffrante : je l'avais revue chez elle et chez M'°* la duchesse de Duras. Peu à peu, son état empirant, elle fut obligée de garder le lit. Un matin, jetais allé chez elle rue Royale; les volets des fenêtres étaient aux deux tiers fermés : le lit rapproché du mur du fond de la chambre ne laissait qu'une ruelle à gauche ; les rideaux, retirés sur les tringles, formaient deux colonnes au chevet. M™^ de Staël, à demi assise, était soutenue par des oreillers. Je m'approcbai, et quand mon œil se fut un peu accoutumé à l'obscurité, je distinguai la malade.

Une lièvre ardente animait ses joues. Son beau regard me rencontra dans les ténèbres, et elle me dit; « Bonjour, viy dear^ Francis. Je souffre, mais cela ne

* « Mon cher François ».

« m'empêche pas de vous aimer. » Elle étendit sa main que je pressai et baisai. En relevant la tête, j'aperçus au bord opposé de la couche, dans la ruelle, quelque chose qui se levait blanc el maigre : c'était M. de Rocca', le visage défait, les joues creuses, les 5'eux brouillés, le teint indéfinissable ; il se mourait; je ne l'avais jamais vu, et ne l'ai jamais revu. Il n'ouvrit pas la bouche ; il s'inclina en passant devant moi ; on n'entendait point le bruit de ses pas: il s'éloigna à la manière d'une ombre. Arrêtée un moment à la porte, la nueuse idole frôlant les doigts se retourna vers le lit pour ajourner M"* de Staël. Ces deux spectres qui se regardaient en silence, l'un debout et pâle, l'autre assis et coloré d'un sang prêt à redescendre et à se glacer au cœur faisaient frissonner.

Peu de jours après, M"^ de Staël changea de logement. Elle m'invita à dîner chez elle, rue Neuvedes-Mathurins : j'y allai ; elle n'était point dans le salon et ne put même assister au diner; mais elle ignorait que l'heure fatale était si proche. On se mit à table. Je me trouvai assis auprès de M""^ Récamier. Il y avait -iouze ans que je ne l'avais rencontrée, et encore ne l'avais-je aperçue qu'un moment. Je ne la regardais point, elle ne me regardait pas; nous n'échangions pas une parole. Lorsque, vers la fin du dîner, elle m'adressa timidement quelques paroles sur la maladie de M'"^ de Staël, je tournai un peu la tête et je levai les yeux Je craindrais de profaner aujourd'hui par la bouche de mes années, un sentiment qui conserve dans ma mémoire toute sa jeunesse, et dont le charme s'accroît à mesure que ma vie se retire. J'écarte mes vieux jours pour découvrir derrière ces jours des apparitions célestes, pour entendre du bas

• A quarante-cinq ans, M™« de Staël avait épousé un jeune offir,er, M. de Rocca; ce mariage était demeuré secret.

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de l'abîme les harmonies dune région plus hem'euse. M'"'' de Staël mourut. Le dernier billet qu'elle écrivit à M°"= de Duras était tracé en grandes lettres dérangées comme celles d'un enfant. Un mot affectueux s'y trouvait pour Francis.

MADAME RÉCAMIER A l'aBBAYE-AUX-BOIS *

M'"' la duchesse d'Abrantès, n'a peint que la demeure habitée de M""* Récamier-; je parlerai de l'asile solitaire. Un corridor noir séparait deux petites pièces. Je prétendais que ce vestibule était éclairé d'un jour doux. La chambre à coucher était ornée d'une bibliothèque, dune harpe, d'un piano, du portrait de M""* de Staël et dune vue de Coppet'^ au clair de lune: sur les fenêtres étaient des pots de fleurs. Quand, tout essoufflé après avoir grimpé trois étages, j'entrais dans la cellule aux approches du soir, j'étais ravi : la plongée des fenêtres était sur le jardin de l'Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses etcouraient des pensionnaires. La cime d'un acacia arrivait à la hauteur de l'œil. Des clochers pointus coupaient le ciel et l'on apercevait à l'horizon les collines de Sèvres. Le soleil couchant dorait le tableau et entrait par les fenêtres ouvertes. M'"'^ Récamier était à son piano ; Y angélus tintait : les sons de la cloche, « qui semblait pleurer le jour qui (( se mourait, » il giorno pianger clie si miiore, se mêlaient aux derniers accents de l'invocation à la nuit

1 C'est là qu'en 1819, après des revers de fortune qu'elle supporta très ilirMioment, M™« Récamier s'était retirée.

2 Cf. Duclic be d'Abrantès, Mémoires.

^ Coppel se trouve en Suisse, dans le canton de 'V^aud, sur la rive droite du lac de Genève. C'est là que Neckcr avait son château et qu'habita lunglemp-; ta fille, M""^ de .'iftaël.

de Roméo et Juliette de Steibelt*. Quelques oiseaux so venaient coucher dans les jalousies lelevées de la fenêtre; je rejoignais au loin le silence et la solitude, par-dessus le tumulte el le bruit d'une grande cité.

Dieu, en me donnant ces heures de paix, me dédommageait de mes heures de trouble; j'entrevoyais le prochain repos que croit ma foi, que mun espérance appelle. Agité au dehors parles occupations politiques ou dégoûté par l'ingratitude des cours, la placidité du cœur m'attendait au fond de cette retraite, comme le frais des bois au sortir d'une plaine brûlante. Je retrouvais le calme auprès d'une femme de qui la sérénité s'étendait autour d'elle sans que cette sérénité eût rien de trop égal, car elle passait au travers d'affections profondes'.

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