CHATEAUBRIAND A LA CHAMBRE DES PAIRS
J'étais placé dans une assemblée où ma parole, les trois quarts du temps, tournait contre moi. On peut remuer une chambre populaire; une chambre aristocratique est sourde. Sans tribune, à huis clos devant des vieillards, restes desséchés de la vieille Monarchie, de la Révolution et de l'Empire, ce qui sortait du ton le plus commun paraissait folie. Un jour le premier rang des fauteuils, tout près de la tribune, était rempli de respectables pairs, plus sourds les uns que le*
t Steibelt (1763-1S23), compositeur prussien, avait fait représenter, au théâtre Feydeau (1793) un opéra, Roméo et Juliette^ qui demeura longtemps célèbre.
- C'est en ISltj que se lièrent d'une étroite aiïertion M°>e Récamierel Clialeaubriand. I.êur intimité, assez sembl'ble à celle de M™<! de La Fayette et de La Rochefoucauld, demeura jusqu'au bout sans nuage.
autres, la tête penchée en avant et tenant à l'oreille un cornet dont Temboucliure était dirigée vers la tribune. Je les endormis, ce qui est bien naturel. Un d'eux laissa tomber son cornet; son voisin, réveillé par la chute, voulut ramasser poliment le cornet de son confrère; il tomba. Le mal fut que je me pris à rire, quoique je parlasse alors pathétiquement sur je ne sais plus quel sujet d'humanité.
Les orateurs qui réussissaient dans cette Chambre étaient ceux qui parlaient sans idées, d'un Ion égal et monotone, ou qui ne trouvaient de sensibilité que pour s'attendrir sur les pauvres ministres. M. de Lally-Tollendal tonnait en faveur des libertés publiques : il faisait retentir les voûtes de notre solitude de l'éloge de trois ou quatre lords de la chancellerie anglaise, ses aïeux, disait-il. Quand son panégyrique de la liberté de la presse était terminé, arrivait un main fondé sur des circonstances, lequel 7nais nous laissait l'honneur sauf, sous l'utile surveillance de la censure.
CUATE.\U15I<IAND PLBLICISTE : LA MONARCHIE SELON LA CHARTE
Mes travaux ne se bornaient pas à la tribune, si nouvelle pour moi. Épouvanté des systèmes que l'on embrassait et de l'ignorance de la France sur les principes du gouvernement représentatif, j'écrivais et je faisais imprimer la Monarchie selon la Charte. Cette publication a été une des grandes époques de ma vie politique : elle me fit prendre rang parmi les publicistes; elle servit à fixer l'opinion sur la nature de notre gouvernement. Les journaux anglais portèrent cet écrit aux nues; parmi nous, l'abbé Morellet' même
' Morellet (1727-1819], l'abbc pliilu.-ophe que Voltaire, qui »'amu:rait lie ses bons mots, appelait Vabbé Mords-les. Il avait été
ne revenait pas de la métamorphose de mon style et de la précision dogmatique des vérités.
La Monarchie selon la Charte est un catéchisme constitutionnel : c'est là que l'on a puisé la plupart des propositions que Ton avance comme nouvelles aujourd'hui. Ainsi ce principe, que le roi règne et ne gouverne pas. se trouve tout entier dans les chapitres IV, V, VI et VIT sur la prérogative royale.
Les principes constitutionnels étant posés dans la première partie de la Monarchie selon la Charte, j'examine dans la seconde les systèmes des trois ministères qui jusqu'alors sétaient succédé depuis 181-4 jusqu'à 1816; dans cette partie se rencontrent des prédictions depuis trop vérifiées et des expositions de doctrines alors cachées. On lit ces mots, chapitre XXVI, deuxième partie: « Il passe pour constant, « dans un certain parti, qu'une révolution delà nature « de la nôtre ne peut finir que par un changement de « dynastie; d'autres, plus modérés, disent par un « changement dans l'ordre de successibililé à la cou- « ronne. »