CHATEAUBRIAND JOURNAIISTE. — LE CONSERVATEUR
Je sentais que mes combats de tribune dans une chambre fermée, et au milieu d'une assemblée qui métait peu favorable, restaient inutiles à la victoire et qu'il me fallait avoir une autre arme. La censure étant établie sur les feuilles périodiques quotidiennes, je ne pouvais remplir mon dessein qu'au moyen d'une feuille libre, semi-quotidienne, à l'aide de laquelle
de la société de M™<= Geoffrin et du baron d'Holbacti et avait collaboré à PEncyclopédie; il avait, lors de la publication d'Alala, publié une critique d'Atala, oà s'étalait rinintelligence d'un écrivain fermé aux beautés neuves, où se rencontraient, d'ailleurs, quelques critiques justes de *tile.
j'attaquerais à la fois le système des ministres et les opinions de l'extrême gauche imprimées dans la Minerve par M. Etienne*. J'étais à Noisiel, chez M"* la duchesse de Lévis, dans l'été de 1818, lorsque mon libraire. M. Le Normant me vint voir. Je lui fis part de l'idée qui m'occupait : il prit feu, s'offrit à courir tous les risques et se chargea de tous les frais. Je parlai à mes amis, MM. de Bonald et de Lamennais \ je leur demandai s'ils voulaient s'associer : ils y consentirent et le journal ne tarda pas à paraître sous le nom de Conservatew\
La révolution opérée par ce journal fut inouïe : en France il changea la majorité dans les Chambres ; à l'étranger il transforma l'esprit des cabinets.
Ainsi les royalistes me durent l'avantage de sortir du néant dans lequel ils étaient tombés auprès des peuples et des rois. Je mis la plume à la main aux plus grandes familles de France. J'affublai en journalistes les Montmorency et les Lévis^; je convoquai l'arrière-ban ; je fis marcher la féodalité au secours de
' Etienne s'était d'abord fait connaître pai" plusieur.s livreLs d'opéra-comique et des comédies agréables, dont la meilleure est les Deux Gendres (ItJlOj. Exclu de l'Académie française par la 2* Restauration, il fut, dans le Constitutionnel et la Minerve, l'un des polémistes les plus brillants de l'opposition libérale, l'un des adversaires les plus redoutés du parti royaliste.
2 L'abbé de Lamennais s'était fait connaître par VEssai sur l'indifférence en matière de religion (1817-1823), dont le i" volume avait déjà paru. Au Conservateur, pourtant peu libéral, il parut trop intransigeant; et dans le parti royaliste, qui était le sien, il s'attira de grosses inimitiés.
3 Mathieu, iluc de Montmorency, avait été à l'Assemblée constituante uii des nobles les plus ardents à provoquer ou à accepter la suppression des privilèges et des titres de noblesse. Sous la Fiestauralion, iUe montra d'un royalisme irréconciliable et fut l'un des chefs du parti de la Congrégation. — Le duc de Lévis soutint avec plus do modération les mêmes idées et fut du même groupe politique.
.a liberté de la presse. J'avais réuni les hommes les plus éclatants du parti royaliste: MM. de Villèle, de Corbière, de Vitrolles, de Castelbajac, etc^ Je ne pouvais m'empècher de bénir la Providence toutes les fois que j 'étendais la robe rouge d'un prince de l'Église sur le Conservateur pour lui servir de couverture, et que j'avais le plaisir de lire un article signé en toutes lettres: le cardinal de La Luzerne^. Mais il arriva qu'après avoir mené mes chevaliers à la croisade constitutionnelle, aussitôt qu'ils eurent coriquis le pouvoir par la délivrance de la liberté, aussitôt qu'ils furent devenus prince d'Édesse, d'Antioche, de Damas, ils s'enfermèrent dans leurs nouveaux États avec Léonore d'Aquitaine, et me laissèrent me morfondre au pied de Jérusalem dont les infidèles avaient repris le saint tombeau.
Ma polémique commença dans le Conservateur, et dura depuis 1818 jusqu'en 1820, c'est-à-dire jusqu'au rétablissement de la censure, dont le prétexte fut la mort du duc de Berry. A cette première époque de ma polémique, je culbutai l'ancien ministère et fis entrer M. de Villèle au pouvoir. c