LE PARC A BERLIN
•Ce qu'on nomme le parc, à Berlin, est un bois de cliônes, de bouleaux, de hèlres. de tilleuls et de blancs dj Hollande. Il est situé à la porte de Charlottenbourg el traversé par la grande route qui mène à cette résidence royale. A droite du parc est un Champ-de-Mars à gauche des guinguettes.
Dans l'intérieur du parc, qui n'était pas alors percé d'allées régulières, on rencontrait des prairies, des endroits sauvages et des bancs de hêtre sur lesquels la Jeune Allemagne avait naguère gravé, avec un couteau, des cœurs percés de poignards : sous ces cœurs poignardés on lisait le nom de SandK Des bandes de (X)rbeaux, habitant les arbres aux approches du printemps, commencèrent à ramager. La nature vivante se ranimait avant la nature végétale, et. des grenouilles toutes noires étaient dévorées par des canards, dans UîS eaux çà et là dégelées : ces rossignols-là ouvraient le printemps dans (es bois de Berlin. Cependant, le parc n'était pas sans quelques jolis animaux : des écureuils circulaient sur les branches ou se jouaient à terre, en se faisant un pavillon de leur queue. Quand j'approchais de la fête, les acteur? remontaient le tronc des cliônes, s'arrêtaient dans une fourche et grognaient en me voyant passer au-dessous d'eux. Peu de promeneurs fréquentaient la futaie dont le sol inégal était bordé et coupé de canaux. Quelquefois je rencontrais un vieil oflicier goutteux qui me disait, tout réchauffé et tout réjoui, en me parlant du pâle rayon de soleil
» Sand (179o-1820}, le jeune étudiant allemand qui alla poignarder, à Mannheim, Kotzebue, le journaliste à la solde de la Rtis?ie.
MÉMOIRES d'outre-tombe 471
SOUS lequel je grelottais : « Ça pique ! >> De temps en temps je trouvais le duc de Cumberland ', à cheval et presque aveugle, arrêté devant un blanc de Hollande contre lequel il était venu se cogner le nez. Quelques voitures attelées de six chevaux passaient : elles portaient ou l'ambassadrice d'Autriche, ou la princesse de Radzivill et sa fdle âgée de quinze ans, charmante comme une de ces nues à figure de vierge qui entourent la lune d'Ossian. La duchesse de Cumberland taisait presque tous les jours la même promenade que moi : tantôt elle revenait de secourir dans une chaumière une pauvre femme de Spandau, tantôt elle s'arrêtait et me disait gracieusement qu'elle avait voulu me rencontrer; aimable fille des trônes descendue de son char comme la déesse de la nuit pour errer dans les forêts! Je la voyais aussi chez elle; elle me répétait qu'elle me voulait confier son fils, ce Georges que sa cousine Victoria aurait, dit-on, désiré placer à ses côtés sur le trône de l'Angleterre.