‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 213 sur 302 · LA COUR DE BERLIN · texte numérisé non relu

LA COUR DE BERLIN

D'après un règlement de Frédéric II, les princes et princesses du sang à Berlin ne voient pas le coips diplomatique; mais, grâce au carnaval, au mariage du duc de Cumberland avec la princesse Frédérique de Prusse, sceur de la feue reine, grâce encore à une certaine inflexion d'étiquette que l'on se permettait, disait-on, à cause de ma personne, j'avais l'occasion de me trouver p^us souvent que mes collègues avec la famille royale. Comme je visitais de fois à autre le Grand palais, j y rencontrais la princesse Guillaume :

' Le ducdfi Cumberland, fils de Georges III (1771-1851). avait «?pou8é, ea l6l"t, Frédérique de Mecklembourg-Slrélitz, veuve du princ<? Louis de Prusse et du prince de Solms-Braunfels.

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elle se plaisait à me conduire dans les appartements. Je nai jamais vu un regard plus triste que le sien : dans les salons inhabités derrière le château, sur la Sprée, elle me montrait une chambre hantée à certains jours par une dame blanche, et, en se serrant contre moi avec une certaine frayeur, elle avait l'air de cette dame blanche. De son côté, la duchesse de Cumberland me racontait qu'elle et sa sœur la reine de Prusse, toutes deux encore très jeunes, avaient entendu leur mère qui venait de mourir leur parler sous ses rideaux fermés.

Le roi', en présence duquel je tombais en sortant de mes visites de curieux, me menait à ses oratoires : il m'en faisait remarquer les crucifix et les tableaux, et rapportait à moi l'honneur de ces innovations, parce qu'ayant lu, me disait-il, dans le Génie du Christianisme, que les protestants avaient trop dépouillé leur culte, il avait trouvé juste ma remarque : il n'était pas encore arrivé à lexcès de son fanatisme luthérien.

Le soir, à l'Opéra j'avais une loge auprès de la luge royale, placée en face du théâtre. Je causais avec les princesses; le roi sortait dans les entr'acles; je le rencontrais dans le corridor, il regardait si personne n'était autour de nous et si l'on ne pouvait nous entendre; il m'avouait alors tout bas sa détestation de Rossini et son amour pour Gliu-k^. Il s'étendait en

' Fiédéric-Cuillaume III. après avoir \u l'armée prussienne écrasée à léna et la Prusse mutilée, eut sa part des triomphes que remportèrent les Alliés à Leipzig et à Waterloo, et recouvra au traité de Vienne plus qu'il n'avait perdu au traité de Tilsitt. Il était d'esprit faible et de tendance mystique. Il e s3\ a par la créalion de VÉ(jlise évangélirjue de rapprocher les luthériens et les calvinistes.

2 A celte date, la querelle entre les partisans de la musique italienne et les partisans de 'a musique allemande n est pas encore éteinte. Mais ce n'est plus Piccini qui représente l'école italienne,

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lamentations sur la décadence de l'art et surtout sur ces gargarismes de notes destructeurs du chant dramatique : il me confiait qu'il n'osait dire cela qu'à moi, à cause des personnes qui l'environnaient. Voyait-il venir quelqu'un, il se hâtait de rentrer dans sa loge.

Je vis jouer la Jeanne d'Arc de Schiller : la cathédrale de Reims était parfaitement imitée. Le roi, sérieusement religieux, ne supportait qu'avec peine sur le théâtre la représentation du culte catholique. M. Spontini ', lauteur de la Vestale, avait la direction de l'Opéra. M™' Spontini, fille de M. Érard, était agréable, mais elle semblait expier la volubilité du langage des iemmes par la lenteur qu'elle mettait à parler : chaque mot divisé en syllabes expirait sur ses lèvres; si elle avait voulu vous dire : Je vous aime, l'amour d'un Français aurait pu s'envoler entre le commencement et la lin de ces trois mots. Elle ne pouvait pas tinir mon nom, et elle n'arrivait paS au bout sans une certaine grâce.

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