‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 229 sur 302 · CHATEAUBRIAND AU PALAIS-ROYAL · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND AU PALAIS-ROYAL

Je me rendis au Palais-Royal. Introduit par l'entrée qui donne sur la rue de Valois, je trouvai madame la duchesse d'Orléans * et madame Adélaïde ^ dans, leurs petits appartements. J'avais eu l'honnear de leur être présenté autrelois. Madame la duchesse d'Orléans me fit asseoir auprès d'elle, et sur-le-champ elle me dit : « Ah ! monsieur de Chateaubriand, nous sommes bien malheureux ! Si tous les partis voulaient se réunir, peut-être pourrait-on encore se sauver! Que pensezvous de tout cela ?

— Madame , répondis -je , rien n'est si aisé : Charles X et monsieur le dauphin ont abdiqué : Henri est maintenant le roi ; monseigneur le duc d'Orléans est lieutenant-général du royaume : qu'il soit régent pendant la minorité de Henri V, et tout est fini.

— Mais , monsieur de Chateaubriand , le peuple est très agité; nous tombons dans l'anarchie.

— Madame, oserai-je vous demander quelle est l'intention de monseigneur le duc d'Orléans? Acceptera-t-il la couronne si on la lui offre ? >>

Les deux princesses hésitèrent à répondre. Madame la duchesse d'Orléans repartit après un moment de silence :

« Songez, monsieur de Chateaubriand, aux malheurs qui peuvent arriver. Il faut que tous les honnêtes

• La duchesse d'Orléans, fille de Ferdinand IV. roi de Naples, et de Marie-Carnliiie d'Autriche, avait épousé, en 1809, Louis-Philippe, duc d'Orléans Elle était toute dévouée à son mari, et, par ses vertus privées, >a douceur et sa bienfaisance, lui attira les sympathies e( le dévouement des classes bourgeoise^.

2 \jmc Adélaïde était la sœur du duc d'Orléans : c'était une femme d'intelligence très vive et qui servit puissamment de ses conseils la cause de ton frère.

gens s'entendent pour nous sauver de la Répnbl' que. A Rome , monsieur de Chateaubriand , voupourriez rendre de si grands services, ou même ici si vous ne vouliez plus quitter la France !

— Madame n'ignore pas mon dévouement au jeune roi et à sa mère ?

— Ah 1 monsieur de Chateaubriand, ils vous ont si bien traité !

— Votre Altesse royale ne voudrait pas que je démentisse toute ma vie.

— Monsieur de Chateaubriand, vous ne connaissez pas ma nièce : elle est si légère!... pauvre Caroline!... *. Je vais envoyer chercher M. le duc d'Orléans, il vous persuadera mieux que moi. >

La princesse donna des ordres, et Louis-Philippe arriva au bout d'un demi-quart d'heure. Il était mal vêtu et avait l'air extrêmement fatigué. Je me levai, et le lieutenant-général du royaume en m'abordant :

« — Madame la duchesse dOrléans a dû vous dire combien nous sommes malheureux. »

Et sur le champ il fit une idylle sur le bonheur dojit il jouissait à la campagne, sur la vie tranquille et selon ses goûts qu'il passait au milieu de ses enfants. Je saisis le moment d'une pose entre deux strophes pour prendre respectueusement la parole et pour répéter à peu près ce que j'avais dit aux princesses.

« — Ah! s'écria-t-il, c'est là mon désir! Combien je serais satisfait d'être le tuteur et le soutien de c(f enfant! Je pense tout comme vous, monsieur dk Chateaubriand : prendre le duc de Bordeaux serait certainement ce qu'il y aurait de mieux à faire. Je

1 Marie-Caroline de Bourbon, ducliesse de Berry, etail la fille du roi des Deux-Sicile-, François \". Légère et impri. dente, eHe l'avait été et devait Têlre encore. Mais elle avait de la ç:ràce, de l'esprit, et elle fut capable, en ces temps de froide rai^ion, d'une folle et chevaleresque équipée.

crains seulement que les événements ne soient plus forts que nous.

— Plus forts que nous, monseigneur? N'êtes-vous pas investi de tous les pouvoir'^.? Allons rejoindre fleuri V; appelez auprès de voua, hors de Paris, les Chambres et l'armée. Sur le seul bruit de votre départ, toute cette efferve<^cence tombera, et l'on cherchera un abri sous votre pouvoir éclairé et protecteur. »

Pendant que je parlais, j'observais Philippe. Mon conseil le mettait mal à l'aise; je lus écrit sur son front le désir d'être roi. « Monsieur de Chateaubriand, me dit-il sans me regarder, la chose est plus difficile que vous ne le pensez; cela ne va pas comme cela. Vous ne savez pas dans quel pér, nous sommes. Une bande furieuse peut se porter contre les Chambres aux derniers excès, et nous n'avons rien encore pour nous défendre. »

Cette phrase échappée à M. le duc d'Orléans me fit plaisir parce qu'elle me fournissait une réplique péremptoire. « Je conçois cet embarras, monseigneur, mais il y a un moyen sûr de l'écarter. Si vous ne croyez pas pouvoir rejoindre Henri V, comme je le proposais tout h l'heure, vous pouvez prendre uni autre route. La session va s'ouvrir: quelle que soit la première proposition qui sera faite par les députés, déclarez que la Chambre actuelle n'a pas les pouvoirs nécessaires (ce qui est la vérité pure) pour disposer de la forme du gouvernement; dites qu'il faut que la France soit consultée et qu'une nouvelle assemblée soit élue avec des pouvoirs ad hoc pour décider une aussi grande question. Votre Allesse Royale se mettra de la sorte dans la position la plus populaire; le parti républicain, qui fait aujourd'hui votre danger, vous portera aux nues. Dans les deux mois qui s'écouleront jusqu'à l'arrivée de la nouvelle magistrature,

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vous organiserez la garde nationale ; tous vos amis et les amis du jeune roi travailleront avec vous dans les provinces. Laissez venir alors les députés, laissez se plaider pnbli<iuemenl à la tribune la cause que je défends. Culte cause, favorisée en secret par vous, obtiendra limmonse majorité des suffrages. Le moment d'anarchie étant passé, vous n'aurez plus rien à craindre de la violence des républicains. Je ne vois pas môme qu'il soit très difficile d'attirer à vous le général La Fayette et M. Lalfitte. Quel rôle pour vous, monseigneur ! vous pouvez régner quinze ans sous le nom de votre pupille; dans quinze ans, l'âge du repos sera arrivé pour nous tous; vous aurez eu la gloire unique dans l'histoire d'avoir pu monter au trône et de l'avoir laissé à l'héritier légitime; en même temps, vous aurez élevé cet enfant dans les lumières du siècle, et vous l'aurez rendu capable de régner sur la France : une de vos filles pourrait un jour porter le sceptre avec lui. »

Philippe promenait ses regards vaguement au-dessus de sa tête : « Pardon, me dit-il, monsieur de Chateaubriand ; j'ai quitté, pour m'enlrctenir avec vous, une di'qiulnlion auprès de laquelle il faut que je retourne. Madame la duchesse d'Orléans vous aura dit combien je serais heupeux de faire ce que vous pourriez désirer ; mais, croyez-le bien, c'est moi qui reliens seul une foule menaçante. Si le parti royaliste n'est pas massacré, il ne doit sa vie qu'à mes elforts.

— Monseigneur, répondis-je à cette déclaration si inattendue et si loia de notre conversation, j'ai vu des massacres : ceux qui ont passé à travers la Révolution sont aguerris. Les moustaches grises ne se laissent pas elTrayerpar les objets qui font peur aux conscrits. »

S. .\. II. se retira, et j'allai retrouver mes amis :

« Eh bien ? s'écrièrent-ils.

— Eh liien, il veut être roi.

— Et madame laduchess^- d'Orléans?

— Elle veut être reine.

— Ils vous l'uni dit?

— L'un m'a parlé de bergeries, l'autre des périls qui menaçaient la France et de la légèreté de la ■pauvre Coi'ol'me; tous deux ont bien voulu me faire entendre que je pouvais leur être utile, et ni l'un ni l'autre ne m"a regardé en face*. »

' a Ici se termine ma carrière politique. Trois catastropbeà ont marqué les trois parties précédentes de ma vie : j'ai vu mourir Louis XVI peiidatil ma carrière de voyageur et de soldat; au bout de ma carrière littéraire, Bonaparte a disparu; Charles X, en tombant, a fermé ma carrière politique.

o J'ai tlxé l'époque d'une révolution dans les lettres, et, de même dans la politique, j'ai formulé les principes du gouvernemeat représentatif: mes correspondances diplomatiques valent, je crois, mes compositions littéraires. 11 est possible que les unes et les autres ne soient rien, mai il est sûr qu'elles sont équipollenles.

0 En France, à la tribune de la Chambre de Pairs et dans mes écrits, j'exerçais une telle influence, que je fls entrer d'abord M. de Villèle au ministère, et qu'ensuite il fut contraint de se retirer devant mon opposition, après .-'être fait mon ennemi.

a Le prrand événement de ma carrière politique est la guerre d'Espagne. Elle fut pour moi, dans cette carrière, ce qu'avait été le Génie du Chi-isttanisme dans ma carrière littéraire. Ma destinée me choisit pour me charger de la puissante aventure qui. sous la Restaurali n, aurait pu régulariser la marche du monde vers l'avenir. Elle m'enleva à mes songes et me transforma en conducteur des faits... Entre mes deux vies, il n'y a que la différence du résultat. Ma carrière littéraire, complètement accomplie, a produit tout ce qu'elle devait produire, parce qu'elle n'a dépendu que de moi Ma carrière politique a été subitement arrêtée au milieu de ees ëuccës, parce qu'elle a dépendu des autres. » C.

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