‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 230 sur 302 · L'argent · texte numérisé non relu

L'argent

Aux Paquis, près Genève, 15 septembre 1831.

Oh! argent que j'ai tant méprisé et que je ne puis aimer quoi que je fasse, je suis forcé d'avouer que tu as pourtant ton mérile : source de la liberté ^ tu arranges mille choses dans notre existence, où tout est difficile sans toi. Excepté la gloire, que ne peux-tu pas procurer? Avec toi on est beau, jeune, adoré; on a considération, honneurs, qualités, vertus. Vous me direz qu'avec de l'argent on n'a que l'apparence de

1 Après 1830, Chateaubriand, qui a gardé la fidélité du s^ouvenir, refuse de se rallier au régime nouveau, et en faoede la Monarchie de Juillet, se pose en adversaire irréconciliable. Dès ce moment son rôle poiiliiiuc est fini. Il est sans illusicns le chef d'un parti qui n'a que de- orficiers et point de soldats. Il accepte par dévouement clievnleresque pour la duchesse de Berry le rôle d'am!)a^sadf>ur offlcii-ux nuprèsdu roi Charles X ; bienlul il s-e relire dan.s la retraite el pnrln!j:e ses jours entre io rue d"Eiifer et l'Abbaye-aux-Rois. Sa vieillesse e t triste et désenchanter, tristes ses derniers souvenirs — Le- extraits qui suivent sont emprunté» aux volumes V et VI des Mémoires.

tout cela : qu'importe, si je crois vni ce qui est faux? trompez-moi bien et je vous tiens quitte du reste : la vie est-elle autre chose qu'un mensonge? Quand on n'a point d'argent, on est dans la dépendance de toutes choses et de tout le monde. Deux créatures qui ne se conviennent pas pourraient aller chacune de son côté ; eh bien! faute de quelque.; pistoles, il faut qu'elles restent là en face l'une de l'autre à se bouder, à se maugréer, à s'aigrir l'humeur, à s'avaler la langue d'ennui, à se manger l'âme et le blanc des yeux, à se faire, en enrageant, le sacrifice mutuel de leurs goûts, de leurs penchants, de leurs façons naturelles de vivre : la misère les serre l'une contre l'autre, et, dans ces liens de gueux, au lieu de s'embrasser elles se mordent ^ Sans argent, nul moyen de fuite; on ne peut aller chercher un autre soleil, et, avec une âme (iére, on porto incessamment des chaînes. Heureux juifs, marcliands de crucifix, qui gouvernez aujourd'hui la chrétienté, qui décidez de la paix ou de la guerre, qui mangez du cochon après avoir vendu de vieux chapeaux, qui êtes les favoris des rois et des belles, tout laids et tout sales que vous êtes! ah ! si vous vouliez changer de peau avec moi ! si je pouvais au moins me glisser dans vos coffres-forts, vous voler ce que vous avez dérobé à des fils de famille, je serais le plus heureux homme du monde- 1

' L'allusion est-elle à l'adresse de M'"" de Chateaubriand ? On pourrait le croire à ramertume de ces védciions.

- L'îiTent prend ici sa rcvonclie. Pour l'avuir dédaigné, Ctiateaubrinrid soulT.e et s'irrite. Ainsi Lamartine, après avoir vécu d'une vie de grand seigneur, en fut réduit à accepter les secours d'u'i gouvernement qu'il n'iionorait d'aucune estnne. Les .-âges sont ceux qui. à l'exemple de Voltaire et d'Hugo, s'assurent par de prudentes économies ou d'heureuses opérations l'indépendance de leur talent et le repos de leurs dernière- année.-. Mais les sages no sont pas toujours les plus nobles ni le^ plus généreux.

MÉMOIRES d'outre-tombe 517

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