Le choléra de
Comme la terreur en 1793, il s'est promené d"un air moqueur à la clarté du jour, dans un monde tout neuf, accompagné de son bulletin, qui racontait les remèdes qu'on avait employés contre lui, le nombre des victimes qu'il avait faites, où il en était, l'espoir qu'on avait de le voir encore finir, les précautions qu'on devait prendre pour se mettre à l'abri, ce qu'il fallait manirer. comment il était bon de se vêtir. El chacun continuait de vaquer à ses affaires, et les salles de spectacle étaient pleines. J'ai vu des ivrognes à la barrière, assis devant la porte du cabaret, buvant sur une petite table de bois et disant en élevant leur verre : « A ta santé, Morhus^! » Morbus, par reconnaissance, accourait, et ils tombaient morts sous la table. Les enfants jouaient au cJwléra, qu'ils appelaient le Nicolas Morbus et le scélérat Morbus. Le choléra avait pourtant sa terreur : un brillant soleil, l'indifférence de la foule, le train ordinaire de la vie qui se continuait partout, donnaient à ces jours de peste un caractère nouveau et une autre sorte d'épouvante. On sentait un malaise dans tous les membres ; un vent du nord, sec et froid, vous desséchait; l'air avait une certaine saveur métallique qui prenait à la gorge. Dans la rue dn Cherche-Midi, des fourgons du dépôt d'artillerie faisaient le service des cadavres. Dans la rue de Sèvres, complètement dévastée, surtout d'un côté, les corbillaids allaient et venaient de porte en porte; ils ne pouvaient suffire aux demandes; on leur criait par les fenêtres : « Corbillard, ici ! » Le cocher répondait qu'il était chargé et ne pouvait servir tout
t On distingue deux formes de choléra : le choléra endémique ou choléra nosl ras et le choiera asiatique ou cholé- a morlrus.
518 CHATEALbRlAND
le monde. Un de mes amis, M. Pouqueville^ venant dîner chez moi le jour de Pâques, arrivé au boulevard du Monl-Parnasse, fut arrêté par une succession de bières presc^ue toutes portées à bras. Il aperçut, dans cette procession, le cercueil d'une jeune lille sur lequel était déposée une couronne de roses blanches. Une odeur de chlore formait une atmosphcK mpestée à la suite de cette ambulance fleurie.
Sur la place de la Bourse, où se réunissaient des cortèges d'ouvriers en chantant la Paris'ienne^^ on vit souvent jus(|u'à onze heures du soir dédier des enterrements vers le cimetière Montmartre à la lueur de torches de goudron. Le Pont-Neuf était encombré de brancards chargés de malades pour les hôpitaux ou de morts expirés dans le trajet. Le péage cessa quelques jours sur le pont des Arts ^ Les échoppes disparurent, et comme le vent de nord-est soufflait, tous les étalagistes et toutes les boutiques des quais fermèrent. On rencontrait des voitures enveloppées d'une banne et précédées d'un co?'éeai< * ayant en tète un oflicier de î'état-civil, vêtu d'un habit de deuil, tenant une liste
* Pouquevillft (1770-1«3S) avait accompagné le médecin Dubois dans l'e.xfjédiiinn d'Egypte, et avait été retenu trois ans prisonnier des Turcs. Plu= tard, il fut consul générai de France à Janina et à Fatras. Il avait publié (ISOo] un Voyage en Morée et à Conslantinople, dont (Uialeaubriand, dans Vllinéraire, invoque souvent l'autnrilé : pins tard, en lS2o, il donna au public une histoire assez emphatique delà Régénéralion de la Grèce. Par ses voyages, par^e? étude», parle rôle qu'il joua dans le m^u einetit puilhellène, il étail de Cfux dont la société et la conver^ali(lll devaient plaire à Chaleaubria.id. Il était, depuis 1827, membre de l'Académie des Inscriptiois et Belles-Lettres.
ï La l'arisienne avait été composée par Casimir Delavigne à l'occasion d. & journées de Juillet.
3 Le nombre des ponts à péage était à cette époque encore très grand
* Le mot servait à désigner ceux qui, en temps d'épidémie, transportaient les malades à l'hôpital, les morts au cimeti le. -
MÉMOIRES d'outre-tombe 519
en main, Cns tabellions ouinquèrent; on fut obligé d'en appeler de Saint-Germain, de La Villette, de Sainl-Cloud. Ailleurs, les corbillards étaient encombrés de cinq ou six cercueils retenus par dos cordes. Des omnibus et des (iacres servaient au même usage; il n'était pas rare de voir un cabriolet orné d'un mort couché sur sa devantiére. Quelques décédés étaient présentés aux églises ; un prôtre jetait de l'eau bénite sur ces fidèles de réternité réunis.