‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 232 sur 302 · Arrestation de Chateaubriand · texte numérisé non relu

Arrestation de Chateaubriand

(juin 1832)

Le geôlier qui devait me mettre en souricière n'était pas levé, on le réveilla en frappant à son guichet, et il alla préparer mon gîte. Tandis qu'il s'occupait de son œuvre, je me promenais dans la cour de long en large avec le sieur Léotaud- qui me gardait II causait et me disait amicalement, car il était très honnête : K Monsieur le vicomte, j'ai bien l'honneur de vous « remettre; je vous ai présenté les armes plusieurs « fois lorsque vous étiez ministre et que vous veniez « chez le roi : je servais dans les gardes du corps; « mais que voulez-vous ! on a une femme, des enfants; « il faut vivre ! — "Vous avez raison, monsieur Léo- « taud : combien ça vous rapporte- t-il? — Ah! mon- « sieur le vicomte, c'est selon les captures... Il y a « des gratifications tantôt bien, tantôt mal, comme à « la guerre. »

* Chateaubriand venait d'être arrêté pour avoir accepté de transmettre aux inaires de Paris les 12.000 fmncs que la duchesse deBerry avait en vnyô? pour les choiériqucs. Et il avait été conduit au dépôt de la Pr feclure de police.

2 L'aereul de police qui était venu s'assurer de la personne de

Pendant uia promenade, je voyais rentrer les mouchards dans différents déguisements comme des masques le mercredi des Cendres à la descente de la Courtille ' : ils venaient rendre compte des faits et gestes ie la nuit. Les uns étaient habillés en marchands de salade, en crieurs des rues, en charbonniers, en forts de la halle, en marchands de vieux habits, en chiffonniers, en joueurs d'orgue; les autres étaient coiffés de perruques sous lesquelles paraissaient des cheveux d'une autre couleur ; les autres avaient barbes, moustaches et favoris postiches; les autres traînaient les jambes comme de respectables invalides et portaient un éclatant ruban rouge à leur boutonnière. Ils s'enfonçaient dans une petite cour et bientôt revenaient sous d'autres costumes, sans moustaches, sans barbes, sans favoris, sans perruques, sans hottes, sans jambes de bois, sans bras en écharpe : tous ces oiseaux du lever de l'aurore de la police s'envolaient et disparaissaient avec le jour grandissant. Mon logis étant prêt, le geôlier vint nous avertir, et M. Léotaud, chapeau bas, me conduisit jusqu'à la porte de rhonnête demeure et me dit, en me laissant aux mains du geôlier et de ses aides : « Monsieur le vicomte, j'ai bien « l'honneur de vous saluer : au plaisir de vous revoir. » La porte d'entrée se referma sur moi. Précédé du geôlier qui tenait les clefs et de ses deux garçons qui me suivaient pour m'empêcher de rebrousser chemin, j'arrivai par un étroit escalier au deuxième étage. Un petit corridor noir me conduisit ;i une porte ; le guichetier l'ouvrit: j'entrai après lui dans ma case. lime demanda si je n'avais besoin de rien : je lui répondis

i Le mot courtille servait à désigner une petite cour ou jardin entouré de haies et de treillages. Les couvtiÛes étaienl fréquentes aux environs de Paris : celle dont il s'agit ici est la courliUe de Belleville, rendez-vous des gens du peuple aux derniers jours du carnaval.

MÉMOIRES d'oUÏRE-TOMBE 5il

que je déjeunerais dans une heure. Il m'avertit qu'il y avait un café et un restaurateur qui fournissaient aux prisonniers tout ce qu'ils désiraient po'c leur argent. Je priai mon gardien de me faire apporlar du thé, et, s'il le pouvait, de l'eau chaude et froide et des serviettes. Je lui donnai vingt francs d'avance : il se retira respectueusement en me promettant de revenir.

Resté seul, je fis l'inspection de mon bouge : il était un peu plus long que large, et sa hauteur pouvait être de sept à huit pieds. Les cloisons, tachées et nues, étaient barbouillées de la prose et des vers de me^ devanciers. Un grabat à draps sales occupait la moitié de ma loge; une planche, supportée par deux tasseaux, placée contre le mur, à deux pieds au-dessus du grabat, servait d'armoire au linge, aux bottes et aux souliers des détenus; une chaise et un meuble infâme composaient le reste de l'ameublement.

Mon fidèle gardien m'apporta les serviettes et les cruches d'eau que je lui avais demandées ; je le suppliai d'ôter du lit les draps sales, la couverture de laine jaunie, d'enlever le seau qui me sufl'oquait et de balayer mon bouge après l'avoir arrosé. Je me fis la barbe; je m'inondai des flots de ma cruche, je changeai de linge : M'"^ de Chateaubriand m'avait envoyé un petit paquet; je rangeai sur la planche au-dessus du lit toutes mes affaires comme dans la cabine d'un vaisseau. Quand cela fut fait, mon déjeuner arriva et je pris mon thé sur ma table bien lavée et que je recouvris d'une serviette blanche. On vint bientôt chercher les ustensiles de mon festin matinal et on me laissa seul dûment enfermé.

Ma loge n'était éclairée que par une fonétre grillée qui s'ouvrait fort haut; je plaçai ma table sous cette fenêtre et je montai sur cette table pour respirer et jouir de la lumière. A travers les barreaux de ma cage

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'à volear, je n'apercevais qu'une cour ou {.'.iiiôt un passage sombre et étroit, des bâtiments noirs autour desquels tremblotaient des chauves-souris. J'entendais le cliquetis des clefs et des chaînes, le bruit des seri^ents de ville et des espions, le pas des soldats, le mouvement des armes, les cris, les rires, les chansons dévergondées des prisonniers mes voisins, les hurlements de Benoit, condamné à mort comme meurtrier de sa mère. Je distinguais ces mots de Benoit entre les exclamations confuses de la peur et du repentir : « Ab ! ma mère ! ma pauvre mère ! » Je voyais l'envers de la société, les plaies de l'iiumanité, les hideuses machines qui font mouvoir ce monde.

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