‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 233 sur 302 · RÊVE DE POÈTE · texte numérisé non relu

RÊVE DE POÈTE

Dix heures du matin.

L'orage recommence; les éclairs s'entortillent aux -, ochers ; b's échos grossissent et prolongent le bruit de la foudre ; les mugissements du Schœcben et.de la Reuss ' accueillent le barde de l'Armorique -. Depuis longtemps je ne m'étais trouvé seul et libre ; rien dans la chambre où je me suis enfermé : deux couches pour un voyageur qui veille et qui n'a ni amours à bercer, ni songes à faire. Ces montagnes, cet orage cette nuit sont des trésors perdus pour moi. Que de vie, cependant, je sens au fond de mon âme! jamais,

1 La Reups. qui prend sa source dans le massif du Saint-Golhard, forme, à qicp'(|iiP «'it-tance d'Aildorf, le lac de? Quaire-Cantons et, aprè-i un cdnr. de 14d kilomètres. f=e jette dans l'A.Tre.

2 Le liard dp l'Armorique, est-il bien utile de le dire, c'est Chateaubriand lui-même.

MÉMOIRES d'OUTHE-TOMBE 523

quand le sang le plus ai dent coulait de mon cœur dans mes veines, je n'ai parlé le langage des passions avec autant d'énergie que je le pourrais faire en ce moment. Il me semble que je vois sortir des flancs du Saint-Gothard ma sylphide des bois de Combourg '. Me viens-tu retrouver, charmant fantôme de ma jeunesse ? as-tu pitié de moi ? Tu le vois, je ne suis changé que de visage; toujours chimérique, dévoré d'un feu sans cause et sans aliment. Je sors du monde, et j'y entrais quand je te créai dans un moment d'extase et de délire, 'voici l'heure où je t'invoquais dans ma tour. Je puis encore ouvrir ma fenêtre pour te laisser entrer. Si tu n'es pas contente des grâces que je t'avais prodiguées, je te ferai cent fois plus séduisante ; ma palette n'est pas épuisée; j'ai vu plus de beautés et je sais mieux peindre. Viens t'asseoir sur mes genoux; n'aie pas peur de mes cheveux, caresse-les de tes doigts de fée ou d'ombre; qu'ils rembrunissent sous tes baisers. Cette tête, que ces cheveux qui tombent n'assagissent point, est tout aussi folle qu'elle l'était lorsque je te donnai l'être, fille ainée de mes illusions, doux fruits de mes mystérieuses amours avec ma première solitude ! Viens, nous monterons encore ensemble sur nos nuages; nous irons avec la foudre sillonner, illuminer les précipices où je passerai demain. Viens ! emporte-moi comme autrefois, mais ne me rapporte plus.

On frappe à ma porte : ce n'est pas toi ! c'est le guide! Les chevaux sont arrivés, il faut partir. De ce songe, il ne reste que la pluie, le vent et moi, songe sans lin, éternel orage.

* Voyez Ménoxres d'Outre-Tombe, I, p. 153 : Faiilôme d'araoïir.

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PAYSAGES : CHEMIN DU SAINT-GOTHARP. -•- PONT DU lUABLE

Le nouveau chemin du Saint-Gothard, en sortant d'Amsteg, va et vient en zigzag pendant deux lieues ; lantût joignant la Reuss, tantôt s'en écartant quand la fissure du torrent s'élargit. Sur les reliefs perpendiculaires au paysage, des pentes rases ou bouquetées de cépées de hêlres, des pics dardant la nue, des dômes coillés de glace, des sommets chauves ou conservant quelques rayons de neige comme des mèches de cheveux blancs; dans la vallée, des ponts, des colonnes en planches noircies, des noyers et des arbres fruitiers qui gagnent en luxe de branches et de feuilles ce qu'ils perdent en succidence de fruits. La nature alpestre force ces arbres à redevenir sauvages ; la sève se fait jour malgré la greffe : un caractère énergique brise les liens de la civilisation.

Un peu plus haut, au limbe droit de la Reuss^ la scène change : le fleuve coule avec cascades dans une ornière caillouteuse, sous une avenue double et triple de pins ; c'est la vallée du Pont d'Espagne à Cauterets. Aux pans de la montagne, les mélèzes végètent sur les arêtes vives du roc; amarrés par leurs racines, ils résistent au choc des tempêtes.

Le chemin, quelques carrés de pommes de terre, attestent seuls l'homme dans ce lieu : il faut qu'il mange et qu'il marche ; c'est le résumé de son histoire. Les troupeaux, relégués aux pâturages des régions supérieures ne paraissent point; d'oiseaux, aucun; d'aigles, il n'en est plus question : le grand aigle est tombé dans l'océan en passant à Sainte-Hélène; il n'y a vol si haut et si fort qui ne défaille dans l'immensité des cieux. L'aiglon royal vient de im urir. On nous avait annoncé d'autres aiglons de juillet IHliO; apparemment qu'ils sont descendus de leur aire pour

MEMOIRES DOLTKE-ruMBE OZi

nicher avfc les pigeors p.jttus. Ils n'enlèveront jamais de chamois dans leurs serres; débilité à la lueur domestique, leur regard clignotant ne confemplora jamais du soruniPt du Saint-Gothard le libre et éclatant soleil de la gloire de la France

Après avoir franchi le pont du Saut du priHie, et contourné le mamelon du village de Wasen, on reprend la rive droite de la Reuss; à l'une et l'autre orée, des cascades blanchissent parmi des gazons tendus comme dos tapisseries vertes sur le passage des voyageurs. Par un défilé on aperçoit le glacier de Ranz qui se lie aux glaciers de la Furca.

Enfin, on pénèlre dans la vallée de Schœllenen, où commence la première rampe duSaint-(iothard. Cette vallée est une coche de deux mille pieds de profondeur enlaillée dans un plein bloc de granit. Los parois du bloc formi'nl des murs gigantesques surplombants. Les montagnes n'oIVrent plus que les (lancs de leurs crêtes ardentes et rougies. La Reuss tonne dans son lit vertical, mat(>lassé de pierres. Un dfbris de tour témoigne d'un autre temps, comme la n;ittire accusii ici des siècles immémorés. Soutenu en l'air par dos murs le long des masses graniteuses, le clicmin, torrent immobile, circule parallèle au torrent mobile de la Reuss. Çà et là, des voûtes en maçonnerie ménagent aux voyageurs un abri conlre ravolanrhe; on vire encore quelques pas dans uneesp-'ce fl'enlonnoir tortueux, et tout à coup, à l'une des volutes de la conque, on se trouve face à face du pont du Diable.

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