La maison de la rue d'Enfer
Une fois ma maison achetée, ce que j'avais de mieux à faire était de l'habiter; je l'ai arrangée tollo qu'elle est. Des lenêtres du salon on aperçoit d'abord
Oi(< CQATEAUBKIAND
ce que les Anglais appelioiil pleamrp-cfrnund\ avanlscéiio formée d'un gazon et de massils d'arbustes. Au delà de ce pourpris, par-dessus un mur d'appui que surmonte une barrière blanche losangée, est un champ variant de cultures et consacré à la nourriture dos bestiaux de V Infirmerie. Au delà de ce champ vient un autre terrain séparé du champ par un autre mur d'appui à claire-voie verte, entrelacée de viornes et de rosiers du Bengale ; cette marche de mon Etat consiste en un bou(piet de bois, un préau et une allée de peupliers. Ce recoin est extrêmement solitaire, il ne me rit point comme le recoin dHoraco, nngidus ridcl. Tout au contraire, j'y ai quelquefois pleuré. Le proverbe dit : // faut que jeunesse se passe. L'arriére-saison a aussi quelque frasque à passer :
Les pleurs et la pitié.
Sorte d'amour ayant ses chnrmes.
(La Fontaine).
Mes arbres sont de mille sortes. J'ai planté vingttrois cèdres de Salomon et deux chênes de druides ils font les cornes à leur maître de peu de durée, hrevemdoDiinnni-. Un mail, double alliie de marronniers conduit du jardin supérieur au jai-diu inléricur; le long du champ intermédiaire la déclivité du sol es< rapide.
Ces arbros, je ne les ai pas choisis comme à la Vallée aux Loups en mémoire des lieux que j'ai par-
1 Pleasurr.-çjround, pelouse de jeu.
2 Cf. Horace, Odes, II, .\iv, 22-2o :
Neque iiarum quos colis arborum 'l'o. iirncler invisarf cuiircsî^Oa.
Ulla Ltrevcin cloniiiium se<]uelur.
« Et fie ces ai lires que lu cullives, il n'eil (tue les cyprès odieuj qui suivruul leur uiaiU'o d"uu jour. »
MÉMOIRES d'ûUTRE-TOMP.E 527
courus : qui se plaît au souvenir conserve des espérances. Mais lorsqu'on n'a ni enfants, ni jeunesse, ni patrie, quel allachement peut-on porter à des arbres dont les feuilles, les fleurs, les fruits ne suiil plus les • hiffres mystérieux employés au calcul des époques d'illusion? En vain on me dit : « Vous rajeunissez, » croit-on me faire prendre pour ma dent de lait ma dent de sagesse? encore celle-ci ne m'est venue que pour manger un pain amer sous la royauté du 7 août.
Au reste mes arbres ne s'informent guère s'ils servent de calendrier à mes plaisirs ou d extraits mortuaires à mes ans: ils croissent chaque jour, du jour que je décrois : ils se marient à ceux de l'enclos des Enfants-Trouvés et du boulevard d'blnfer qui m'enveloppent. Je n'aperçois pas une maison ; à deux cents lieues de Paris je serais moins séparé du monde. J'entends bêler les chèvres qui nourrissent les orphelins délaissés. Ah 1 si j'avais été comme eux dans les bras de saint Vincent de Paul 1 Né d'une faiblesse, obscur et inconnu comme eux, je serais aujourd'hui quelque ouvrier sans nom, n'ayant rien à démêler avec les hommes, ne sachant ni pourquoi ni comment j'étais venu à la vie, ni comment ni pourquoi j'en dois sortir.
La démolition d'un mur m'a mis en communication avec l'Infirmerie de Marie-Thérèse'; je me trouve à la fois dans un monastère, dans une ferme, un verger et un parc. Le matin, je m'éveille au son de VAngelus ; y9u\onds de mon lit le chant dos prêtres dans la chapelle ; je vois de ma fenêtre un calvaire qui s'élève entre un noyer et un sureau : des vaches,
' L'infirmerie de Marie-Tliérèôe avait été fondée en 1819, iu<» d'Enfer, btl. [lar la duches.-e d'Angoulème et destinée à recueillii des ecclé ia>ii(|iiPs pauvres et infirmes, des per (inne.- ruinée- pav la Rcvoliiliiin. M'"» de Chateaubriand avait aidé à rélaljliïsemeot de cette maison et demeura sa bienfaitrice.
des poules, des pigeons el d^^s abeilles . des sœurs do charité en robe d"élamine noire et en cornette de basin blanc, des femmes convalescentes, de vieux ecclésiastiques vont errant parmi les lilas, les azaléas, les pompadouras et les rhododendrons du jardin, parmi les rosiers, les groseilliers, U's Iramboisiers et les légumes du potager. Quelques-uns de mes curés octogénaires étaient exilés avec moi : après avoir mêlé ma misère à la leur sur les pelouses de Kensington. j'ai offert à leurs derniers pas les gazons de mon hospice : ils y traînent leur vieillesse religieuse comme les plis du voile du sanctuaire. J'ai pour compagnon un gros chat gris-roux à bandes noires transversales, né au Vatican dans la loge de Raphaël : Léon XII l'avait élevé dans un pan de sa robe où je l'avais vu avec envie lorsque le pontil'e me donnait mes audiences d'ambassadeur. Le successeur de saint Pierre étant mort, j héritai du chat sans mailre. On '.'appelait Micetto, surnommé le chat du pape. Il jouit en cetle qualité d'une extrême considération auprès des âmes pieuses. Je cherche à lui l'aire oublier l'exil, la chapelle Sixtine et le soleil de celle coupole de Michel-Ange sur laquelle il se promenait loin de la terre.
Ma maison, les divers bâtiments de V/n/îrmerieayec leur chapelle et la sacristie gothique, ont l'air d'une colonie ou d'un hameau. Dans les jours de cérémonie, la religion cachée chez moi, la vieille monarchie à mon hop.tal, se mettent en marche. Des processions, composées de tous nos infirmes, précédés des jeunes filles du voisinage, passent en chantant sous les arbres avec le Saint-Sacrement, la croix et la bannière. M""" de Chateaubriand les suit le chapelet à la main, fière du troupeau objet de sa soUicilnde. Les merles, sifflent, les fauvettes gazouillent, les r<ts qgnois luttent a"vec les hymnes. Je me reporte aux llogutions dont
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j"ai décrit la pompe champêtre* : de la théorie du christianisme, j'ai passé à la pratique.
Mon gite fait face à roccident. Le soir, la cime des arbres éclairés par derrière grave sa silhouelte noire •t dentelée sur Ihorizon d'or. Ma jeuu'-sse revient à cette heure; elle ressuscite ces jours écoulés que le temps a réduits à l'insubstance des fantûnies. Quand les constellations percent leur voûte bleue, je me -souviens de ce tirmament splendide que j'admirais du giron des forêts américaines, ou du sein de l'Océan. La nuit est plus favorable que le jour aux réminiscences du voyageur; elle lui cache les paysages qui lui rappelleraient les lieux qu'il habile; elle ne lui laisse voir que les astres, d'un aspect semblable, sous les dillérentes latitudes du même hémisphère. Alors il reconnaît ces étoiles qu il regardait de tel pays, à telle époque; les pensées qu'il eut, les sentiments qu'il éprouva dans les diverses parties de la terre, remontent et s'attachent au même point du ciel*.