DE F.-R. DE CHATEAUBRIAND XXXVII
du dernier Abenccmge ', mais pâtées par In recherche des sentiments, le convenu du ton, la fausse élégance- du style. Pour ce « petit récit à quatre personnages », dont Sainte-Beuvo, par exemple, déclare qu'il n'est « rien de plus courtois, de plus accompli comme forme et comme sentiment, rien de plus artistiquement découpé, >' la critique s'est montrée admirative jusqu'à l'excès. Il faut tenir gré au poète d'avoir fait vivre les personnages d'Aben- Hamet, de don Cailos, de Lautrec, et en eux, su représenter trois formes originales de la noblesse de cœur, la galanterie arabe, la courtoisie espagnole, la politesse française : il faut le louer de cette création de Blanca, sœur de sang, bien qu'un peu appâlie, d'Atala et de Cymodocée, et ne point se refuser au charme des descriptions de lAlbambra. Mais le roman a de graves défauts : il est jeté dans la forme chevaleresque et classique, il sent rartiiîciel et le placcage, il a le tort, à notre goût un peu fatigué de ces agréments, de rappeler le style « troubadour )> : l'impression est fâcheuse et d'une œuvre qui aurait prématurément vieilli 2.
Jeune au contraire est demeuré V Itinéraire de Paris à Jérusalem, d'une jeunesse que le temps n'a pu flétrir.
C'est, comme le Voyage en Amérique, les Lettres sur l'Italie, la belle Lettre à M. de Fontanes sur Rome, comme le Voyage en Auvei'gne, et le Voyage au Mont-Blanc, dont nous ne lisons plus guère que la diatribe contre la montagne, un livre qui se rattache au genre des récils de voyage. Mais c'est plus, et autre chose qu'un récit mêlé de descriptions : il vaut parce que l'auteur a mis de lui-même dans son œuvre, par les souvenirs qu'y évoque, par les impressions qu'y traduit le plus personnel de nos grands artistes.
i Les Acentures du dernier Abencerage ne parurent que dans l'édition de 1S26.
* o Le Dernier Abencerage est une fin, un exlrème, sans pourtant sortir encore de la ligne de beauté; j'y sens conlinuellement le drapé comme ilans les tragédies; c'est de '.'Alfieri plus brillant, mais sans plus de mollesse. — Pour concluàion, c'est le plu» parfait des tableaux d'Kmpire, mais c'est un tableau d'Empire. Sainle-Heuve.
XXXVni NOTICE SUR LA VIE ET L ŒUVRE
Les défauts, ce seraient pour ceux qui dans l'œuvre la plus acheve'e s'entêtent à découvrir le point d'imperfection : l'abus de l'érudition (trop de citations et d'autorités), le souci parfois excessif, est-ce à nous qu'il convient de s'en plaindre? de la présentation au public (quelques faits semblent inexacts, un grand nombre arran^zés à souhait), le peu d'accord des proportions, l'inégalité d'intérêt (le voyage en Syrie et en Judée est trop souvent moins d'un artiste que d'un pèlerin; l'Egypte, Tunis, l'Espagne, sont à peine vues et esquissées).
Le mérite rai'e de l'œuvre, c'est d'être « la course rapide d'un homme qui va voir le ciel, la terre et l'eau, et qui revient à ses foyers avec quelques images nouvelles, dans la tête et quelques sentiments de plus dans le cœur », c'est d'être en même temps le premier des poétiques pèlerinages au pays de l'antique beauté.
La nature des pays de Grèce et d'Orient, ni la hantise du site natal, ni la mémoire des paysages américains aux larges lignes n'ont détourné (.hateaubriand de l'admirer, ne lui ont enlevé l'intelligence de ses beautés sereines ou grandiosément tristes; la foule des hommes que varient les différences de race, de religion, de mœurs et de costume, il l'a décrite avec autant d'esprit que de sens pittoresque. Il a eu, et cette fois sans que s'y mêle aucun poncif ', le sentiment des ruines par qui s"embellissent les horizons, en qui revit la grandeur des siècles passés. A retrouver (?) les ruines de Sparte, il a gagné de se faire l'âme d'un ancien; à contempler les Propylées ou les restes du Parthénon, il a pris jusqu'au dédain des Grecs pour les œuvres fortes mais lourdes des Romains : d'instinct, il s'est Irouv.é artiste par la science du métier, par « de belles vues sur le goût suprême des Giecs dans les sites de leurs édifices, » historien, « par de belles considérations sur les causes de la décadence de l'ancienne Grèce. »
La seconde partie, elle-même, celle où se irahissent les intentions et la recherche de paraître « le dernier Français sorti de son pays pour voyager en Terre-Sainte avec
* On ne peut en dire autant du chapitre qui, dans le Génie, est consacré au senlimeni des Ruines.
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les idées, le but et les sentiments d'un ancien pèlerin», a de graves beautés : les paysages de la vallée du Jourdain et de la mer Morte sont vigoureux et sobres, les émotions en face de Jérusalem, la cité désolée, sont d'une tristesse sans convention : l'auteur a bien senti la poésie de ces « lieux où Dieu avait parlé ». Seul, le voyage d'Egypte, de Tunis et d'Espagne est rapide jusqu'à la sécheresse : on dirait que soit lassitude, soit désir d'un prompt retour, il s'est refusé le temps de voir, le loisir de noter ses impressions.
Tel est ce livre de Vltinéraire que l'auteur appelle luimême les Mémoires d'une animée de sa vie. S'il nous paraît si attachant, c'est qu'au charme d'un récit de voyage il unit l'intérêt d'un ouvrage d'histoire et de critique, la beauté d'une œuvre où l'imagination du poète a travaillé sur le réel. S'il est d'une perfection aussi mesurée, c'est que l'auteur est aux plus heureuses heures, jeune, aimé, grand parmi les illustres, n'ayant gardé de ses amertumes d'autrefois que ce qu'il faut de mélancolie pour oimoblir les jouissances de la vie, capable de sourire et d'iron'e sans fiel (voyez les Portraits du domestique milanais Joseph, de Julien, de Jean l'interprète, le Diner chez h consul de France à Athènes, M. Fauvel, le Hâve de Gros-Jean, laNoceà ZéachczM. Pengali, etc.), dans le parfait équilibre de son esprit et de son cœur.
Cette joie souriante de vivre, il ne la garda pas de longs jours : la satiété lui vint bien vite de ces jouissances faciles et toujours les mêmes, l'inaction lui pesa, l'ennui le ressaisit, plus fort que jamais; rebuté de cette gloire littéraire qu'il avait épuisée, dont il craignait peut-être de voir lentement s'allaiblir l'éclat, une autre passion le prit, forme nouvelle de l'amour-propre et du besoin de conquête, celle qui rêve d'action réelle, d'iuUuence exercée, de pouvoir qui domine. Son orgueil ne s'arrangeait plus d'être le premier écrivain de son temps : il aurait voulu s'imposer comme le plus éminent des hommes politiques, le plus habile des diplomates, le plus éloquent des orateurs ; peut-être même, les plus grands ont de ces