‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 258 sur 302 · Éloge de la Jeunesse · texte numérisé non relu

Éloge de la Jeunesse

Cessons, Messieurs, de flétrir le siècle qui commence : nos enfants valent mieux que nous. On sécrie que la France est impie et corrompue, et quand on jette les yeux autour de soi, on n'aperçoit que des familles plus régulières dans leurs mœurs qu'elles ne Tont jamais été ; on ne voit que des temples où se presse une nmltitude attentive, qui écoute avec respect les instructions de son pasteur. Une jeunesse pleine de talent et de savoir, une jeunesse sérieuse, trop sérieuse peut-être, n'affiche ni l'irréligion ni la débauche. Son penchant l'entraîne aux études graves et à la recherche des choses positives. Les déclamations ne la touchent point ; elle demande qu'on l'entretienne de la raison, comme l'ancienne jeunesse voulait qu'on lui parlât de plaisirs. On l'accuserait injustement de se nourrir d'ouvrages qu'elle méprise, ou qui sont si loin de ses idées qu'elle ne les comprend même plus. Il y a très peu d'hommes de mon âge et au delà qui n'aient la mémoire souillée d'un poème doublement coupable : vous ne trouveriez pas dix jeunes gens qui sussent aujourd'hui dix vers de ce poème, que nous savions tous par cœur au collège *.

Que prétendez-vous donc ? Vous vous créez des chimères, et pour les combattre vous imaginez de rélablir précisément la législation qui a produit les mauvais livres dont vous vous plaignez. Voulez-vous

1 La Pucelle de Voltaire avait été aocueillie avec une faveur singulière. Pourtant l'œuvre était plus qu'immorale et religieuse, tlle était coupable de .^attaquer à une mémoire qui méritait d'être entourée d'un culte respectueux. Mais Jeanne d"Arc avait été plus qu'une «bonne Française ». elle avait entendu des voix : c'était là un tort que Voltaire ne pouvait lui pardonner.

l'oeuvre oratoire et politique 583

faire des impies et des hypocrites, montrez-vous fanatiques et intolérants. La morale n"admet point de lois somptuaircs : ce n'est que par les bons exemples et par la charité que l'on peut diminuer le luxe des vices.

Mais observez, je vous prie, messieurs, que cette jeunesse, si tranquille maintenant avec la liberté de la presse, était tumultueuse au temps de la censure. Elle s'agitait sous les chaînes dont on chargeait la pensée.- Par une réaction naturelle, plus on la refoulait vers l'arbitraire, plus elle devenait républicaine ; elle nous poussait hors de la scène, nous autres générations vieillissantes, et dans son exaspération elle nous eût peut-être écrasés tous. Bannie du présent, étrangère au passé, elle se croyait permis de disposer de l'avenir; ne pouvant écrire, elle s'insurgeait; son instinct la portait à chercher à travers le péril quelque chose de grand, fait pour elle, et qui lui était inconnu : on ne la contenait qu'avec des gendarmes. Aujourd'hui, docile jusque dans l'exaltation de la douleur, si elle fait quelque résistance, ce n'est que pour accomplir un pieux devoir, que pour obtenir l'honneur de porter un cercueil ' : un regard, un signe l'arrête. Sous la menace d'une nouvelle loi de servitude, cette jeunesse donne un rare exemple de modération ; à la voix d'un maître qu'elle aime, elle comprime ces sentiments que la candeur de l'âge ne sait ni repousser ni taire : plus de mille disciples (délica-

1 Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, un des membres lea plus illuslres de la Chambre des pairs, avait déplu à la cour pai quelques voles indépend.inls. En un seul jour, M. de Corhiere le destitua de di.\-sept places gratuites, de dix-se|il pi-p-idciicc?^ qu» rappelaient autant de bienfaits. Peu do temps apr^-. M. dn l.n lÎKcliefoucauld mourait. Des éhvcs de lécolo dn ri>'î''^n« voulurent porter son cercueil ?iir leurs épaules; la poi'rp p jon.i.r |ps en empêcher : dans la lulie, le cercueil fut bn-e et le» m-iynes de la pairie traînés dans la buuo.

îesse toute française !) cachent dans leur admiration Jeur reconnaissance : ils remplacent par des applaudissements dus au plus beau talent ceux qu'ils brûlaient de prodiguer à la noblesse d'un sacrifice *.

{Opinion sur le projet de loi relatif à la police de la Presse).

Mai 1827.

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