‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 259 sur 302 · Contre la Censure · texte numérisé non relu

Contre la Censure

Eh quoi ! le plus pur sang de la France aurait coulé pendant trente années; le trône aiirait été brisé; nous aurions vu nos biens, nos amis, nos parents, et jusqu'aux tombeaux de nos familles s'abîmer dans le gouffre révolutionnaire; nous aurions combattu l'Europe conjurée, et tout cela pour conquérir la censure que nous avions en 17891 A force de malheurs et de victoires, quand, sur la poussière des générations immolées, nous sommes parvenus à relever le trône légitime, le résultat de tant d'efforts serait de confier à des êtres obscurs, dont le nom n'a pas dépassé le seuil de leur porte, la dictature de l'intelligence humaine '.

Non! il y a des choses impossibles. Vous établissez, dites-vous, la censure, aux termes de la loi, pour des iirconstances graves. C'est la censure qui fera naître ces circonstances ; elles renverseront le pouvoir ministériel : puissent-elles n'ébranler que lui!

Je réclame la liberté de la presse avec la conscience 4'un sujet fidèle, fermement convaincu qu'il combat

1 Villemain, ponr avoir redisse avec Chateaubriand, Lacretelle et Michaud la supplique de l'Académie au roi contre la loi de « justice et d'amour », avait été destitué de sa place de maître des ••equête.-. Il reprit son cours à la Sorbonne et, en traitatit de la littérature au xvui» siècle, par toute espèce d'allu=ioi;s directe» ou détournées, il se vengea, aux applaudissements de son public du pouvoir qui l'avait frappé.

l'œuvre ORATOUiE ET POLITIQUE 587

pour la sûreté du trône. Ne nous y trompons pas :1a liberté de la presse est aujourd'hui toulc la constitution. Nous ne sommes pas assez nourris au gouvernement représentatil", ce gouvernement n'a pas encore jeté parmi nous des i-aciiies assez jjrofondes pour qu'il existe de lui-même : c'est la liberté de la presse qui le fait Ce n'est pas la Charte qui nous donne cette liberté, c'est cette liberté qui nous donne la Charte. Elle seule, cette liberté, est le contre-poids d'un impôt énorme, d'un recrutement que l'on peut accroître à volonté, d'une administration despotique laissée par la puissance impériale ; elle seule fait prendre patience contre des abus de l'ancien régime, qui renaissent avec les hommes d'autrefois; elle seule fait oublier les scandaleuses fortunes gagnées dans la domesticité, et qui surpassent celles que les maréchaux ont trouvées sur les champs de bataille. Elle console des disgrâces; elle retient par la crainte des oppresseurs; elle est le contrôle des mœurs, la surveillante des injustices. Rien n'est perdu tant qu'elle existe ; elle conserve tout pour l'avenir ; elle est le grand, l'inestimable bienfait de la Restauration. Qu'avaient nos rois à nous offrir en arrivant de l'exil? Leur droit, les souvenirs de l'histoire, l'adversité et la vertu : ils y ont ajouté la liberté de la pensée, et cette France pleine de génie est tombée à leurs pieds.

La patrie invoque aujourd'hui la déclaration de Saint-Ouen,laCharle, les serments de Reims. CharlesX n'a pas juré en vain sur le sceptre de saint Louis : la libr'rté sera plus belle quand elle nous sera rendue par la religion et l'honneur.

[Dh r^.labiissemenl de la Censure.) 30 juin 1827.

d88 CHATEAUBRIAND

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