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Le Congrès de Vérone

Nous quittâmes Londres à la fin de septembre 1822, nous traversâmes Paris, la France, les Alpes, le Milanais, et nous descendîmes à Vérone, à Casa Lorenzi : il n'y avait encore presque personne d'arrivé. Peu à peu la ville se remplit ; on vit toutes les grandeurs modernes venues se mesurer à Vérone aux arènes laissées par les Romains.

Auprès de ces débris se plaçaient d'autres ruines, qu'on n'écoutait pas, les députés de la malheureuse Grèce'. Lt? vieux monument de la ville éternelle leur

1 Le 22 avril 1822, les Turcs étaient venus débarquer à Soie : les massacres, les exécutions, le pillage durèrent un mois; les Turcs, en se retirant, emmenèrent trente-cinq mille esclaves.

eût plutôt répondu que ces souverains d'un jour, parce qu'Athènes levait vers le ciel ses mains suppliantes au nom de la liberté...

Nous fûmes présenté aux rois: nous les connaissions presque tous.

Nous refusâmes d'abord une invitation de l'archiduchesse de Parme ^ ; elle insista, et nous y allâmes. Nous la trouvâmes fort gaie : Tunivers s'étant chargé de se souvenir de Napoléon, elle n'avait plus la peine d'y songer. Nous lui dîmes que nous avions rencontré ses soldats à Plaisance, et qu'elle en avait autrefois davantage ; elle répondit : « Je ne songe plus à cela. » Elle prononça quelques mots légers, et comme en passant, sur le roi de Rome : elle était grosse. Sa cour avait un certain air délabré et vieilli, excepté M. Nieperg*, homme de bon ton. 11 n'y avait là de singulier que nous, dînant auprès de Marie-Louise, et les bracelets faits de la pierre du sarcophage de Juliette, que portait la veuve de Napoléon.

En traversant le Pô, à Plaisance, une seule barque, nouvellement pointe, portant une espèce de pavillon impérial, frappa nos regards ; deux ou tro's dragons, en veste et en bonnet de police, faisaient boire leurs chevaux ; nous entrions dans les États de Marie- Louise : c'est tout ce qui restait de la puissance de l'homme qui fendit les rochers du Simplon, planta ses drapeaux sur les capitales de l'Europe, releva l'Italie prosternée depuis tant d'années. Bouleversez donc le monde, occupez de votre nom les quatre parties de la terre, sortez des mers de l'Europe, élancez-vous jusqu'au ciel, et allez tomber pour mourir à l'extrémité

' Marie-Louise, Tex-impératrice des Français, la veuve de Napoléon.

- Marie-Louise, devenue duchesse de Parme, de Plaisance et de Guaslalla, avait épousé "^arètement le comte de Nieperg. Elle eut de lui trois eu/ant*-

de flots de l'Atlantique : vous n'aurez pas fermé le yeux qu'un voyageur passera le Pô et verra ce qu nous avons vu.

Les princes de Toscane ' nous reçurent en gens lettrés, le roi de Sardaigne* en roi près de sa retraite. Sur le grand chemin de Mantoue, nous rencontrions souvent le souverain septuagénaire de Naples % en longs cheveux blancs, accompagné de deux jeunes capucins, à barbe noire, les mains dans leurs manches, etmarchant en silence comme leur maître.

Des chanteurs et des comédiens étaient accourus pour amuser d'autres acteurs, les rois. Des journalistes de Londres, arrivés sans passe-port, guettaient l'histoire pour l'appréhender au passage. Dans l'amphithéâtre, ou se réfugient de pauvres familles, et qu'éclaire parfois le feu d'une forge au fond d'un portique, se rassembla la foule à la fln du Congrès ; on avait traqué les habitants des campagnes ; ceux de la ville n'auraient pas suffi pour remplir l'édifice. Cette représentation n'avait eu lieu que deux fois auparavant; Tune pour Joseph II, l'autre pour Pie VI lorsqu'il se rendit à Vienne. Si l'on n'eût été averti des temps aux costumes, on aurait pu croire à une résurrection des Romains.

Descendue des montagnes que baigne le lac, célèbre par un vers de Catulle et de Lesbie, une Tyrolienne, assise sous les arcades des Arènes, attirait les

' C'était encore Ferdinand III qui régnait en Toscane. Il avait auprès de lui son fils Léopold, qui devait lui succéder en 1824, et qui fui le dernier souverain du grand-duché.

3 Charles-Félix venait de succéder à son frère Victor-Emmanuel 1", qui avait abdiqué en 1821 plutôt que de céder au mouvement libéral et d'accorder une constitution à son peuple.

3 Ferdinand 1" était ni- en 1751. Il avait recouvré, en 1815,1e royaume de Naples, dont Tavait dépouillé Napoléon (1S§6), et il régnait en souverain absolu, opposé à toutes les réformes.

yeux. Comme Mna, pazza per amore^, celle jolie créature, aux jupons courts, aux mules mignonnes, abandonnée du chasseur de Monte-Baldo, était si passionnée qu'elle ne voulait rien que son amour ; elle passait les nuits à attendre, et veillait jusqu'au chant du coq : sa parole était triste parce qu'elle avait traversé sa douleur.

{Congrès de Vérone, XII.)

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